La mélodie de la parole

Différentes Phases. Ecrits, 1965-2016

Par Laurent Bury | mer 14 Décembre 2016 | Imprimer

Quand on pense « opéra américain contemporain », on pense à Philip Glass ou à John Adams, voire à Jake Heggie si l’on préfère la veine néo-quelque chose. On ne songe pas forcément à Steve Reich, mais c’est un tort, et les 80 ans, célébrés cette année, de l’ex-jeune loup du minimalisme sont une bonne occasion de remettre les pendules à l’heure. C’est l’une des missions possibles du copieux volume publié par les éditions de la Philharmonie de Paris, Différentes Phases, où le compositeur s’exprime sur la plupart de ses œuvres, des plus anciennes – les premiers textes datent de 1965 – aux plus proches de nous. Ce pavé de quelque 400 pages complète donc l’ouvrage paru en France dès 1981, traduction d’un recueil datant de 1974. Précisons qu’il ne s’agit pas d’une simple version française de Writings on Music, paru en 2002 : de nombreux textes plus récents ont été ajoutés, notamment avec un entretien réalisé cette année par Stéphane Roth, coéditeur du volume avec Sabrina Valy, ce qui en fait véritablement un livre de référence sur son sujet.

Certes, la voix a toujours été au cœur des préoccupations de Steve Reich, mais il s’agissait initialement plutôt de la voix parlée, de cette speech melody qu’il travaillait à partir de brefs fragments de discours enregistrés et soumis à un traitement électronique pour en modifier le rythme. A partir des années 1980, avec Tehillim, sur le Psaume XIX, et Desert Music, sur des poèmes de William Carlos Williams, Reich aborde pourtant une forme de composition vocale dans un format plus traditionnel, pour orchestre et chœur. A la fin de cette décennie, avec Different Trains (qui a inspiré le titre du présent volume), Steve Reich discerne dans sa musique une nouvelle orientation qui doit le mener « vers un nouveau genre de théâtre musical, documentaire et vidéo ». Après avoir souvent refusé des commandes d’opéras, il accepte enfin cette possibilité. Dans ce domaine, son seul modèle revendiqué est Kurt Weill ; l’autre compositeur qu’il admire le plus, dans un tout autre genre, est sans doute Pérotin (1160-1230). Viendront alors deux « opéras » élaborés en collaboration avec son épouse Beryl Korot : The Cave (Vienne, 1993), inspiré par la Grotte des Patriarches, à Hébron, et Three Tales (Vienne, 2002), sur le rôle de la technologie au cours du siècle dernier.

Bien entendu, l’opéra tel que le conçoit Steve Reich s’oppose résolument à ses formes les plus fréquentées, comme on peut s’y attendre d’un compositeur fasciné par l’ethnomusicologie et qui se sent proche d’artistes comme Richard Serra ou Sol LeWitt. Refus de l’intelligibilité du texte, d’abord. Celui-ci est un point de départ pour le compositeur, mais pas forcément un point d’arrivée pour l’auditeur : « Toutes les œuvres à texte (opéras, cantates, etc.) doivent, selon moi, fonctionner d’abord comme des pièces de musique que l’on écoute les yeux fermés, sans en comprendre un mot » (il faut souligner le « d’abord », ce qui n’exclut pas que le texte puisse aussi être intelligible). Refus très net, en revanche, d’une certaine vocalité : « les voix d’opéra me semblent pour la plupart artificielles, trop puissantes et même désagréables à l’oreille. J’opte donc pour des chanteurs ou des chanteuses qui sont à l’aise avec le microphone, et qui peuvent dès lors se faire entendre de façon très précise, même au-dessus d’un ensemble comprenant de nombreuses percussions, tout en chantant avec une voix plus faible et peu ou pas du tout de vibrato ». Refus enfin d’un opéra enfermé dans sa tour d’ivoire, grâce à la projection de vidéos en prise directe sur l’actualité : « Le rapport au monde environnant sera dès lors favorisé au sein des maisons d’opéra, sans pour autant menacer de mettre fin à la ‘musique sérieuse’, qui en dégagera plutôt un nouveau moyen de composer ».

Ce qui peut néanmoins rassurer le lecteur de Forum Opéra, c’est la confiance de Steve Reich en le genre opéra, à travers toutes ses métamorphoses à venir : « Je fais donc le pronostic de la longévité. Les yeux et les oreilles sont ouverts sur le monde dans lequel nous vivons. Un bon opéra est un opéra ethnique ».

 

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