De l'impossibilité d'être allemand ailleurs

Fritz Busch. L'exil: 1933-1951

Par Laurent Bury | ven 16 Juin 2017 | Imprimer

A un héritier des bières américaines Anheuser-Busch qui lui demandait s’il était de la même famille, Fritz Busch répondit : « Désolé, je ne suis qu’un Tannhäuser-Busch ! » Cette anecdote illustre assez bien les difficultés que rencontra le chef d’orchestre allemand dès lors qu’il opta définitivement pour l’exil, fuyant le régime nazi. Comme le montre la biographie de Fabian Gastellier, qui reprend le récit là où Busch lui-même s’était arrêté, les choses ne furent d’abord pas si simples. Certes, le chef ne saurait être accusé de la moindre sympathie pour le Troisième Reich, mais en 1933, une fois chassé de Dresde, il caressa un moment l’espoir d’obtenir un poste prestigieux à Berlin, couronnement prévisible d’une grande carrière de chef allemand. Et lorsqu’il dirigea sa première Temporada alemana au Teatro Colón, ce fut, bien que peut-être à son insu, avec l’aide du régime nazi. Fritz Busch, L’exil : 1933-1951 relate, année par année, la deuxième moitié du parcours entamé avec Une vie de musicien, mais du point de vue de l’historien, qui peut s’appuyer sur une documentation abondante et viser une certaine objectivité. La personnalité du chef est ici évoquée grâce aux témoignages de ses contemporains, le portrait y gagne en complexité, et Fabian Gastellier ne manque pas de s’interroger sur ce statut d’exilé qui fut celui de Busch. Après la rupture avec l’Allemagne, Copenhague lui offrit un refuge, Buenos Aires devint un solide port d’attache, mais il n’y eut jamais de seconde patrie, l’essentiel manquant toujours dans ces pays où l’on ne manquait de rien. Le problème fut tout aussi aigu pour le reste de la fratrie Busch, notammenr pour le violoniste Adolf, dont il était très proche.

Glyndebourne, principal titre de gloire de Fritz Busch aujourd’hui, semble n’est qu’une étape parmi d’autres, au même titre que ces trois années où le chef dirigea l’orchestre du Met, juste après la Seconde Guerre mondiale. Malgré tout, ce livre est aussi l’occasion d’en apprendre davantage sur la naissance du festival britannique : John Christie, très germanophile, rêvait à l’origine de Parsifal et de Tétralogie ; Busch tenait à ce que les chanteuses soient au moins jolies, à défaut d’avoir toujours la voix idéale ; le projet d’une Carmen, conçu pour 1940, revint sur le tapis en 1945, et le rôle-titre aurait alors pu être confié à Kathleen Ferrier (!) ; après une brouille avec les Christie, Fritz Busch fit son retour à Glyndebourne, malgré sa mésentente avec Thomas Beecham, devenu l’autre chef maison, et eut le temps d’y connaître d’ultimes triomphes, en dirigeant notamment la Fiordiligi et l’Ilia de Sena Jurinac. Un agenda surchargé aura ensuite raison de ce sexagénaire qui ne s’était jamais ménagé.

Le retour en Allemagne avait finalement eu lieu au début de l’année 1951, où il dirigera Un bal masqué à Cologne avec un jeune baryton de 25 ans, peut-être le plus grand talent que Busch ait rencontré, de son propre aveu : un certain Dietrich Fischer-Dieskau.

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