Au service d'une belle énigme

Une vie de musicien

Par Laurent Bury | mer 14 Juin 2017 | Imprimer

Tout comme la France de l’après-guerre eut Hans Rosbaud, l’Angleterre des années 1930 eut Fritz Busch. Dans les deux cas, la révélation de ce que Mozart pouvait, devait être ; dans les deux cas, la naissance d’un grand festival international. Cependant, le nom de Fritz Busch n’éveille pas forcément grand-chose à l’esprit des mélomanes français, en dehors de son association avec Glyndebourne. Il faut donc saluer le courage des éditions Notes de Nuit, qui publient simultanément la première traduction française des mémoires du chef d’orchestre et une biographie qui prend le relais là où Fritz Busch s’était arrêté. Donc 1863-1933 pour Une vie de musicien, paru en 1949, et 1933-1951 pour l’ouvrage de Fabian Gastellier, musicologue qui est à l’initiative de toute l’opération (on lira bientôt le compte rendu de cette biographie). Une vie de musicien n'est donc en fait qu'une « demi-vie »,  puisque le chef allemand n’y évoque que la première partie de sa carrière, jusqu’à ce tournant que fut l’arrivée au pouvoir des nazis. Accusé notamment de « Trop de relations personnelles avec des Juifs » et de « Préférence donnée à l’emploi de chanteurs juifs et étrangers au Staatsoper de Dresde », Busch fut démis de ses fonctions et choisit prudemment de quitter son pays alors qu’il en était encore temps.

Au départ, rien ne prédestinait Fritz Busch à devenir un grand chef d’opéra. Comme il l’avoue au premier tiers de ses mémoires, « J’avais suivi une formation d’instrumentiste et ne témoignais au début que peu d’intérêt pour le chant – surtout pour les voix féminines. […] pendant longtemps, le petit monde de mon enfance ne compta pas de voix que l’on eût plaisir à écouter ». C’est seulement à 22 ans, devenu directeur de la musique à Aix-la-Chapelle, que Busch s’ouvrit à tout un pan de la musique qu’il avait jusque-là dédaigné. Il allait ensuite devenir Hofkapellmeister de l’Opéra royal du Wurtemberg (1918), poussé par « une certaine curiosité envers l’opéra », même si seul le répertoire lyrique allemand l’attirait : assistant alors à une représentation de La traviata avec son épouse, « nous fûmes surtout horrifiés par l’esprit de l’œuvre elle-même, qui nous sembla vulgaire ». A Stuttgart, il imposa un certain nombre d’opéras contemporains, de Pfitzner, de Hindemith, notamment, et finit même par contribuer à une renaissance verdienne en Allemagne. Dès 1922, Dresde l’appelle. Eternel insatisfait, il fait passer des milliers d’auditions, mais « Il faut se faire à cette idée : un chanteur s’approchant peu ou prou de l’idéal est un phénomène extraordinairement rare ». En 1924, il est invité à diriger Les Maîtres chanteurs à Bayreuth, expérience qui restera sans lendemain. Au Semperoper, qu’il rêve de révolutionner comme Mahler et Toscanini ont réorganisé Vienne et Milan, il collabore enfin avec Richard Strauss, qu’il admire depuis l’enfance, créant Intermezzo et Hélène d’Egypte. Il aurait également dû diriger la première mondiale d’Arabella si le chef et le metteur en scène n’avaient été désavoués par le régime. Hélas, « après une fugace période de reconstruction, l’Allemagne régressa de plusieurs centaines d’années ». Et le livre s’arrête alors que la famille Busch s’embarque pour l’Argentine le 15 juin 1933.

Dans ce volume, l’amateur d’art lyrique trouvera bien sûr diverses anecdotes sur les compositeurs et les chefs des premières décennies du XXe siècle, mais surtout une vision de l’intérieur du monde de l’opéra, non dénuée d’humour. « Au fil de mes années d’expérience, je me persuadai qu’on se trompe fréquemment sur l’idée même d’opéra. On tend à le considérer comme une pitance populaire facile à préparer et qui jamais ne se gâte. C’est le contraire qui est vrai. Cette œuvre d’art totale est le témoignage le plus exigeant et le plus délicat que l’activité artistique humaine ait jamais produit. Comme le remarquait un connaisseur dans son étude critique datant de 1932, il n’existe aucune solution définitive à son organisation. Je partage sa conclusion : ‘Né du paradoxe, l’opéra continuera à vivre comme une belle énigme’ ».

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