Le visuel et le conceptuel

Opéra et mise en scène

Par Laurent Bury | mar 24 Juillet 2012 | Imprimer
 
Avec ce volume s’inaugure une nouvelle collection : « Opéra et mise en scène », parce que l’opéra n’est pas qu’affaire de voix ou d’orchestre, mais aussi (beaucoup) de théâtre. Et les responsables de L’Avant-Scène Opéra ont choisi pour l’ouvrir en beauté un metteur en scène qui a longtemps été la coqueluche du public parisien, même s’il s’est fait plus rare depuis quelques années (en termes de nouvelles productions du moins, la reprise de son Capriccio et de ses Contes d'Hoffmann devant faire l'ouverture de la saison prochaine à Bastille et Garnier). Né au Canada, formé en Angleterre, Robert Carsen a connu en Europe continentale ses plus grands succès, et la France lui doit beaucoup des plus beaux spectacles lyriques des vingt dernières années. Avec Manon Lescaut, l’Opéra de Paris a d’ailleurs accueilli dès 1991 le premier volet du cycle Puccini entrepris pour l’Opéra d’Anvers. C’est dorénavant à Strabourg qu’il faut aller pour voir des opéras montés par Robert Carsen – un cycle Janacek qui doit se poursuivre avec une nouvelle Renarde rusée en février prochain et De la maison des morts en septembre –, Paris ne lui demandant plus que des comédies musicales ou des scénographies d’exposition (cet automne, il sera à la tête de deux manifestations très attendues, "L’Impressionnisme et la mode" au Musée d’Orsay et "Bohèmes" au Grand Palais). Bonne nouvelle : en 2013, Carsen reviendra à Bastille avec une Elektra créée à Tokyo en 2005 et reprise à Florence en 2008, et sera, pour Rigoletto, à Aix-en-Provence, où il a créé plusieurs de ses meilleures productions (Le Songe d’une nuit d’été en 1991, La Flûte enchantée en 1994 et Semele en 1996).
Le volume s’ouvre par une chronologie et une interview, suivie de témoignages de chefs et de chanteuses, de directeurs de théâtre, sans oublier Michael Levine, décorateur avec qui Robert Carsen a conçu de nombreux spectacles depuis 1988. Le « Grand entretien » mené par Chantal Cazaux permet au metteur en scène de présenter ses convictions et ses méthodes. Cet aspect est complété en deuxième partie de volume par des « Notes de mise en scène », où Carsen livre ses réflexions sur quelques œuvres : A Midsummer Night’s Dream, Die Zauberflöte, Les Contes d’Hoffmann, La Traviata, Candide et Don Giovanni. Sur ce dernier opéra, ce qu’on lit ici convainc d’ailleurs bien davantage que le spectacle lui-même, où le trope du Théâtre dans le théâtre, maintes fois décliné par Carsen, semblait trouver ses limites.
La partie analytique se poursuit avec « Jalons : 25 ans de mise en scène ». 25 spectacles sont évoqués par des plumes diverses. Christian Merlin, Michel Pazdro, Pierre Flinois et quelques autres livrent leurs souvenirs et leurs enthousiasmes de critique et de spectateur. Somptueusement illustrées, ces pages permettent aussi de voir que l’esthétique de Carsen a très vite évolué, s’éloignant de la surcharge décorative de ses toutes premières productions (Mefistofele ou Manon Lescaut) pour aller dans le sens d’un dépouillement superbe dès la Turandot anversoise de 1992. « Robert Carsen à l’affiche » fournit une liste précieuse de toutes ses mises en scène, depuis 1978 au Bristol Intimate Opera, jusqu’aux Projets encore en pointillés (une création de Battistelli en 2015 à la Scala). On s’aperçoit ainsi que certains compositeurs sont totalement exclus : Carsen avoue ne pas se sentir d’affinités avec Rossini, mais quid de Berg ? il nous doit une Lulu, et on aimerait le voir s’attaquer au Rake’s Progress de Stravinsky.
Le meilleur est pourtant la partie synthétique, ou quelques auteurs s’efforcent de dégager la spécificité de ce « style Carsen » qui rend ses mises en scène immédiatement reconnaissables. Alain Perroux propose un « Petit précis de grammaire carsénienne », où il passe en revue les éléments clefs que sont le Lit, la Nuisette, le Théâtre (dans le théâtre), la Démultiplication, la Foule, l’Eau et le Feu, la Toile peinte. Thierry Santurenne aborde « La femme selon Carsen » et conclut en rappelant combien Robert Carsen a l’art de concevoir des spectacles à la fois intelligents et beaux. « Préservée des tentations ‘trash’ auxquelles cèdent certains de ses confrères, l’image de la femme offerte par le metteur en scène canadien n’en suggère pas moins la présence obsédante de la chair et du sang, matières essentielles de l’opéra » (p. 133). Enfin, Guy Cogeval, directeur du Musée d’Orsay et grand connaisseur d’art lyrique, réfléchit sur le temps carsénien dans un article intitulé « Le roi de l’instant et l’instant-roi ».
Voilà un ouvrage qui joint l’utile à l’agréable et qui servira de base aux études carséniennes à venir. Et l’on est curieux de savoir qui seront les heureux élus à profiter bientôt d’un semblable hommage…
 
 
 
 
 

 

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