Par delà le « duo des fleurs »

Léo Delibes

Par Jean-Marcel Humbert | mer 30 Octobre 2019 | Imprimer

Le sous-titre de l’ouvrage de Pauline Girard, « Itinéraire d’un musicien, des Bouffes Parisiens à l’Institut », montre bien à la fois la diversité et la complexité du parcours de Léo Delibes (1836-1891), compositeur atypique décédé relativement jeune. Car même si  son mariage lui a valu une position sociale confortable, cela n’a guère aidé de son vivant à sa reconnaissance musicale. Et de nos jours encore, écrasées par le succès de ses musiques de ballets (Coppélia et Sylvia) toujours jouées aujourd’hui, ses autres partitions subissent un purgatoire voire une désaffection quasi internationale.

Pourtant, le domaine lyrique lui était tout aussi familier, et son humour s’y est très tôt déployé notamment dans les œuvres légères, opérettes ou opéras-bouffes des débuts de sa carrière, qui le font connaître et apprécier. C’est alors qu’il croise certains de ses confrères à la verve aussi communicative, comme Offenbach ou Hervé. Les titres donnent une idée de ces compositions réjouissantes injustement oubliées, comme L'Omelette à la Follembuche (1859, en collaboration avec Eugène Labiche), Le Bœuf Apis (1865) ou L'Écossais de Chatou (1869). Ses interprètes, les mêmes que choisissait Offenbach, contribuèrent largement au succès de ces pièces.

Mais à l’instar d’Offenbach, quand il veut s’attaquer à des œuvres plus ambitieuses, il ne rencontre que l’incompréhension de ses pairs. Seule Lakmé a longtemps joui des faveurs du public et atteint sa 1500e représentation à l’Opéra Comique au moment de la mort de Mado Robin, l’une des grandes titulaires du rôle. Comme le soulignait Claude-Henry Lecomte, « Delibes est l’auteur de Lakmé (pour les foules) et celui du Roi l’a dit (pour les délicats, fussent-ils des plus exigeants) ». Ses autres opéras et opéras-comiques (Monsieur de Bonne-Étoile (1860), La Cour du roi Pétaud (1869), Le Roi l’a dit (1873), Jean de Nivelle (1880) et Kassya (œuvre posthume, 1893) sont bien oubliés aujourd’hui. Côté mélodies, Les Filles de Cadix continuent de tenir le haut du pavé, morceau de bravoure – avec ses notes finales suraigües – qui fait partie du répertoire de toutes les sopranos colorature, Mado Robin, Mady Mesplé, Nathalie Dessay ou Patricia Petibon.

Le livre développe bien sûr tous ces ouvrages, et tout particulièrement Lakmé jusqu’à ses reprises successives à l’Opéra Comique, et ses représentations plus récentes, entachées plus encore que par le passé par les côtés « colonisation et décolonisation » de l’œuvre. L’humour de l’auteure va jusqu’à lui faire citer toutes les récupérations des passages « tubes » (surtout le « duo des fleurs ») par le cinéma et la publicité. De même, l’opéra ultime et inachevé de Delibes, Kassya, est analysé dans ses moindres détails, de la composition, des relations du compositeur avec la région de Galicie (Europe centrale) et ses habitants, les difficultés de l’achèvement de l’orchestration et les réticences à monter l’œuvre, et enfin les nombreuses raisons objectives de son échec.

La fortune populaire de l’œuvre de Delibes est également analysée avec doigté, sans pouvoir expliquer pour autant l’oubli de ses amusantes opérettes alors qu’aujourd’hui Offenbach a retrouvé toute son aura et qu’Hervé le suit sur la même voie. Seules des troupes d’amateurs ont exhumé quelques unes de ses œuvres, comme Maître Griffard par la Compagnie des Délassements lyriques (dont nous avions fait le compte rendu) est citée dans le livre, montrant ainsi s’il en était besoin le degré de détail de la documentation réunie ici.

Car ce livre est un modèle dans beaucoup de domaines. D’abord musicalement, par l’évidence du propos (« Delibes excelle à évoquer un sentiment ou une atmosphère avec une parfaite clarté, sans pour autant verser dans une musique descriptive », p. 308). Ensuite par le sérieux des recherches, ainsi que l’érudition réelle et sans pédanterie qui se découvre à chaque page. Enfin par la langue fluide et agréable à lire. Car bien qu’issu d’une thèse (l’auteure est chartiste), il s’agit d’un ouvrage qui se lit quasiment comme un roman.

L’auteure nous prend en effet pas la main, et avoue très joliment la connivence qui la lie par delà le temps à un compositeur qui a fini par la fasciner : « Le biographe, c’est bien connu, finit toujours par se sentir une tendresse particulière pour son sujet. Je ne fais pas exception à cette règle, et demande d’avance pardon au lecteur de mon inévitable partialité… ». Elle ne cache pas non plus ce qu’elle doit à l’informatique et à l’Internet, qui lui ont permis d’avoir une connaissance facile et rapide de la presse numérisée, immense source de renseignements à laquelle les biographes antérieurs n’avaient pu accéder.

Mais aussi, quel plaisir d’avoir entre les mains un livre solidement édité, qui a fait l’objet de relectures attentives, au point que même s’il a bien dû y rester une virgule mal placée, nous ne l’avons pas trouvée ! D’importantes annexes occupent les pages 310 à 400, avec un cahier d’illustrations en couleurs, une généalogie, une chronologie, la liste des élèves de Delibes, le catalogue de ses œuvres (dont lyriques p. 340-343, chorales p. 345-347 et mélodiques p. 347-350), sources et bibliographie, index des noms de personne, index des œuvres de Léo Delibes.

Un ouvrage définitif ? Non bien sûr, l’auteure a l’honnêteté de souligner les faiblesses (toutes relatives) de l’exercice : « car il reste bien des frustrations. Le Delibes intime demeure largement un mystère. (…) C’est donc le portrait d’un musicien plus que d’un homme qui est tracé dans les lignes qui vont suivre ». Mais l’on peut rêver que des correspondances et des photographies demeurées encore cachées lui permettent de parfaire cette somme déjà unique et considérable.

 

 

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