Petit guide grand public

L'Opéra Bastille

Par Jean-Marcel Humbert | ven 02 Novembre 2018 | Imprimer

Pourquoi la plus ancienne des deux salles de l’Opéra de Paris est-elle devenue « l’Opéra – ou Palais – Garnier », alors que la nouvelle salle, faisant fi de son architecte, lui a préféré le nom d’« Opéra Bastille » à celui d’« Opéra Ott » ? Le petit livre que vient de publier Christine Desmoulins aux Éditions du Patrimoine ne répond pas précisément à cette question.

Il faut dire qu’en seulement 16 pages de texte très illustrées, plus un entretien avec l’architecte en 4 pages, beaucoup est évoqué, sans que rien ne soit vraiment détaillé ni solidement ordonné. Surtout, les digressions sont incessantes et infinies (comme celle rappelant la grève surprise de 1977 dont on voit mal ce que cela vient faire ici), alors que plus de concision aurait permis d’aller à l’essentiel et de garder de l’espace pour fournir de vraies réponses.

Rien par exemple sur le vieillissement et l’entretien du bâtiment après seulement 30 ans de fonctionnement, qui posent de sérieux problèmes. On se souvient des dalles de la façade, longtemps sécurisées par des filets inesthétiques car menaçant de tomber sur les passants. Et les spectateurs du « poulailler » (haut du second balcon) peuvent constater à chaque représentation que les élégantes « courbes opalescentes de la verrière de la salle » (page 3), ou « la cascade de courbes de son immense plafond de verre » (p. 13) donnent une impression de saleté non contrôlée. Rien non plus, sinon des observations laudatives, sur une acoustique dont chacun a pu apprécier, en plus de 100 représentations aux places les plus diverses, du premier rang d’orchestre au dernier rang du poulailler, l’étonnante diversité… Quant à la visibilité, était-il utile de préciser p. 14 une contre-vérité (« chacun des 2745 spectateurs profite d’une parfaite visibilité tant sur le chef d’orchestre que sur les lointains de l’arrière scène ») ? J’invite l’auteure à aller vérifier ses dires aux places les plus haut-perchées, que visiblement elle ne doit pas avoir l’habitude de fréquenter. Quant au confort d’assise, certains Wagner ou les récents Huguenots mettent à rude épreuve les postérieurs et les lombaires les plus aguerris.

Côté installations techniques, l’auteure rappelle quand même que « les pannes et incidents [des dispositifs techniques] qu’accentue leur vieillissement ont parfois imposé l’annulation de représentations » (p. 15 et 16), ainsi que l’impossibilité d’accéder maintenant au grand escalier extérieur (et aux terrasses, pourtant bien agréables). Quant au trou du bas des marches (cassées) au débouché des couloirs du métro, envahi de manière nauséabonde, on n’en parle pas, mais après tout il s’agit là aussi d’une appropriation naturelle du bâtiment, montrant son succès tous azimuts.

En revanche, vous saurez tout tout tout (si ce n’est déjà le cas) sur les origines politiques de la création de cette salle « d’opéra populaire », sans que soient pour autant rappelées les circonstances souterraines amusantes du choix de l’architecte (malgré un long développement p. 10), qui fut in fine « inattendu » pour ne pas dire plus. Les rôles de Jack Lang, Jean Vilar et Pierre Boulez sont bien définis, bien que parfois avec un peu trop de complaisance. L’erreur d’avoir conservé (reconstruit) le vieil immeuble de restaurant et la faiblesse des espaces publics (foyers et circulations) est brièvement soulignée page 7, ainsi que les réactions de la presse (Le Monde : « La Bastille sans génie », Le Parisien : « Un couac », ou Le Figaro : « le triomphe de la banalité » (page 10). Carlos Ott, dans un court entretien (p. 19 à 22), parle lui surtout d’intégration dans le paysage urbain et de concepts acoustiques.

Près de 40 autres pages sont consacrées à un reportage photographique de qualité variable, mais qui permet de pénétrer au plus secret de ce monde d’une grande diversité, qui est loin de se résumer à une salle, une scène et leurs abords, mais se compose aussi – comme la plupart des opéras dans le monde – d’un amphithéâtre, d’un studio, d’espaces de répétitions, d’ateliers de décors et de costumes, etc. Mais l’on est quand même surpris d’apprendre (p. 14) que la salle n’occupe que 5 % du volume total de l’édifice. Quelques photos de spectacles – et pas forcément des plus représentatifs – donnent une idée du cadre de scène.

S’y ajoutent 5 pages sur « Quelques architectures d’opéras dans le monde », où l’on trouve des photographies de Covent Garden et de la Scala, mais ni Sydney, ni Pékin, ni Shanghai, ni bien d’autres. Bien sûr, il s’agit là du sujet d’un autre ouvrage, qui serait copieux en soi, mais pourquoi susciter l’intérêt du lecteur sur un thème qui ne sera pas traité, retirant ainsi un précieux espace au sujet de base ? Chapitre à l’image de ce livre trop journalistique qui laisse le lecteur un peu trop sur sa faim.

Il ne s’agit donc pas d’un ouvrage d’architecture, pas vraiment d’un ouvrage sur la politique culturelle lyrique des gouvernements, pas non plus sur la gestion d’une salle d’opéra ni sur sa programmation (il n’y a aucune liste des productions). Cette grosse brochure se situe donc dans le créneau des publications grand public, destinées à présenter la vision la plus générale et idyllique possible « d’un grand projet public au croisement d’une décision politique et de deux histoires, celle de l’architecture et celle des arts de la scène ». Une maison d’édition privée et non d’État aurait certainement permis une approche beaucoup plus libre, diversifiée et originale. La nouvelle salle apparaît bien de fait dans ce livre comme devant « servir l’art lyrique du troisième millénaire » (comme si l’on savait ce qu’allait être l’art lyrique dans les mille ans qui viennent !). Avec in fine la confirmation de l’ouverture prochaine d’une salle modulable et l’extension des ateliers, prévus dans le programme initial (p. 18).

Il n’était pas inutile de faire un point après 30 ans de fonctionnement de cette salle moderne, et de proposer au grand public un petit livre simple et maniable, bien loin de celui très technique de Gérard Charlet (Le Moniteur, 1989) cité p. 15. La présentation est de qualité (format bien adapté 26 x 24 cm, avec un papier agréable au toucher mais n’évitant pas certains effets de transparence), et surtout un prix fort attractif (12 €) qui va permettre d’en faire l’un des contenus obligés de vos bagages, pour le distribuer généreusement à tous vos amis opéraphiles à travers le monde (sans attendre une version en anglais qui, nous l’espérons, ne saurait tarder).
 

 

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