Pour Ravel, le plus beau des Noëls

Maurice Ravel, L'intégrale, correspondance (1895-1937), écrits et entretiens

Par Yvan Beuvard | lun 24 Décembre 2018 | Imprimer

L’importance de la pagination (presque 1800 pages),  la richesse documentaire ont interdit de rédiger ces lignes avant que Christophe Rizoud publie ses Dix cadeaux de Noël , sinon, nul doute que cette somme y aurait figuré. Par son apport exclusif, essentiel, par ses qualités éditoriales, c’est certainement  la publication la plus importante de l’année. Pas moins de 23 ans d’un travail ininterrompu ont été nécessaires à sa réalisation, que signe Manuel Cornejo. Malgré la richesse de la bibliographie relative à Ravel (p.1742), la plupart des correspondances sont publiées pour la première fois.  Ainsi ce ne sont pas moins de 2539 lettres, et 148 écrits et entretiens qui forment le corps de cet ouvrage.

Le propre de la correspondance est de révéler le caractère du scripteur, de le situer dans son réseau de connaissances, d’en suivre l’activité, les réactions, les évolutions, d’entrer en quelque sorte dans son intimité. Si la littérature épistolaire est riche, la plus authentique reste encore celle rédigée sans autre intention que de communiquer avec le destinataire. Elle nous permet d’accompagner Maurice Ravel au quotidien, de partager la servitude des corrections, des obligations en tous genres, le bonheur des amitiés, mais aussi le travail fécond, de la genèse à l’achèvement et à la diffusion des œuvres. Nous y croisons ses proches, ses amis, ses mécènes, ses pairs, les éditeurs et la critique, toutes les composantes de ce milieu parisien, depuis la « Belle époque » jusqu’à l’entre-deux guerres. Les anecdotes y abondent, amusantes, parfois truculentes, toujours instructives. La santé de ses chats comme les relations du microcosme du Tout-Paris en sont d’excellentes illustrations. Son sens inné de l’humour, son esprit piquant, ses réparties séduisent et constituent un trait essentiel de sa personnalité. Mieux qu’aucune des nombreuses études qui lui ont été consacrées, cette mise en perspective nous permet de mesurer ses qualités humaines, dont témoignaient ceux qui l’avaient connu. Le bon Roland-Manuel, l’ami fidèle, en a dressé le portrait le plus juste, le plus clairvoyant : tout est ici confirmé. L’homme apparaît tel qu’en lui-même, direct, affable, jovial, ouvert, généreux, attentif à chacun. La qualité littéraire est indéniable, qu’il s’agisse de croquer un portrait, de narrer un voyage, en province, en Europe, la tournée aux Etats-Unis, de décrire les péripéties d’une composition, de sa correction, de sa création et de son édition. Le style de Ravel est délicieux, sa plume se prête à toutes les expressions, de la mondanité à la franche camaraderie, avec concision et, surtout, avec esprit. La clarté, l’ordre, la virilité, l’humour en sont la marque, comme dans sa musique.

L’ouvrage embrasse évidemment toute la production du compositeur. Nous n’en retiendrons ici que ce qui relève de la musique vocale. Son importance dans l’œuvre de Ravel n’est pas à rappeler. Le magicien de l’orchestre illustre la voix avec un égal bonheur. A-t-on mieux habillé et habité les vers comme la prose qu’il a su le faire ? Les textes sont de l’inspiration la plus large, de Franc-Nohain, Jules Renard, Colette, Tristan Klingsor et Mallarmé pour ne citer que les plus illustres. Ses quatre tentatives d’obtenir le Prix de Rome se soldèrent par un échec retentissant. Il ne cite que Callirhoé (1900). Le traitement de la voix est absent de la correspondance conservée jusque 1905, où il évoque Pelléas et Boris. Il est vrai que les traces d’un jeune compositeur sont plus difficiles à reconstituer que celles d’un artiste majeur : les documents sont lacunaires. Mais très vite, la magie de la voix va le séduire, depuis Shéhérazade jusqu’à l’ultime chef-d’oeuvre, Don Quichotte à Dulcinée. Pour ce qui relève du domaine lyrique,  si des dizaines de correspondances nous permettent de suivre l’écriture et la réalisation de la bouillonnante Heure espagnole et du merveilleux Enfant et les sortilèges,  ces ouvrages nous font regretter l’abandon de la Cloche engloutie, l’œuvre à laquelle il travailla le plus longtemps, six ans au moins, avec constance et énergie, et dont l’état devait être proche de l’achèvement puisqu’il déclarait en 1912 sa prochaine production.  Les mélodies avec orchestre ou ensemble, comme celles avec piano, jalonnent toute sa carrière. Pour ce qui est des dernières, les délicieuses Histoires naturelles comme les 5 mélodies populaires grecques, les Chansons madécasses, les Trois poèmes de Mallarmé, en n’oubliant pas les mélodies individuelles, la moisson est plus que riche.

Au détour d’une lettre, d’un billet, la création de la SIM (Société Musicale Indépendante), les interprètes, la programmation de tel concert, retrouvent une vie. C’est un constant bonheur de partager les préoccupations, la curiosité toujours vive du compositeur, son amour de Montfort l’Amaury, son dialogue avec ses chats.

L’appareil critique, les notes de bas de page, les annexes d’une richesse insoupçonnées, en font un outil incontournable. Réalisée avec le plus grand soin, selon les règles les plus strictes, cette somme, contribution fondamentale à la connaissance de Ravel, est appelée à faire date : la référence. Cette richesse ne doit pas constituer un écueil à la diffusion de l’ouvrage. D’une lecture aisée, rafraichissante, le livre aurait vocation à devenir le compagnon idéal des insomniaques, pouvant être interrompu et repris à tout moment. Le simple curieux de la vie musicale, quotidienne et mondaine, du Tout-Paris comme de la province, de France comme de l’étranger, comme le mélomane épris de Ravel, ou le spécialiste en feront leur miel.

 

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