Etude d'un cas

Reynaldo Hahn

Par Christophe Rizoud | jeu 13 Mai 2021 | Imprimer

Musicien précoce né au Venezuela, coqueluche des salons parisiens, compositeur mais aussi chef d’orchestre, chanteur – à Paris sous les lambris, à Venise sur les gondoles –, critique musical, directeur d’opéra, homme du monde, amant de Marcel Proust, ami d’Alphonse Daudet, Sarah Bernhardt, Jules Massenet... A l’instar de Franz Liszt, la vie de Reynaldo Hahn aurait pu être un roman. Philippe Blay en a décidé autrement.

Plutôt qu’un récit chronologique émaillé d’anecdotes, sa biographie explore l’œuvre autant que l’homme en un parcours où le temps, sans être perdu, reste un personnage secondaire. Et quelle œuvre ! Reynaldo Hahn a composé non seulement des mélodies mais aussi six opéras (le premier d’entre eux, L’Île du rêve, vient de faire l’objet d’un enregistrement), une douzaine de pièces lyriques légères, deux oratorios, des musiques de chambre, de scène, de film, de ballet et des partitions instrumentales à foison, dont Le Bal de Béatrice d’Este que Philippe Blay découvrit « émerveillé » en 1983, dans l’enregistrement de Jean-Pierre Jacquillat à la tête de l’Orchestre de Paris. Cet émerveillement a motivé plusieurs décennies de recherche – « En deçà de l’intérêt pour le cas Hahn, réside l’émotion musicale. Et celle que provoque en vous inopinément une œuvre d’art est bien souvent pour un chercheur un point de départ du choix de son sujet d’étude ».

Lorsque les émotions s’en mêlent (et s’emmêlent), le risque est de perdre le recul nécessaire au principe d’objectivité exigé par la démarche. Il en faut parfois peu pour que la biographie bascule dans l’hagiographie. Abuser du dithyrambe dans l’intention de rééquilibrer le jugement de la postérité sur un musicien méconsidéré pourrait être tentant. Philippe Blay, conscient du danger, a veillé à ne pas emprunter la pente glissante. Sont convoqués à la barre de son analyse, détracteurs autant que partisans – « l’historien de l’art, en écrivant sur ce qu’il aime, s’oblige encore davantage au discernement. Aussi lui est-il particulièrement précieux d’être accompagné dans son jugement par ceux d’autres musiciens et mélomanes, sensibles également à ce qui le touche ».

Autre écueil que Philippe Blay, cette fois, n’est pas toujours parvenu à éviter : l’abondance des sources, ainsi qu’en témoigne en fin de volume une liste de plusieurs pages. Face à cette somme d’informations, souvent inédites, la sélection s’avère difficile, quitte à s’égarer parfois dans d’inutiles détails (l’énumération par exemple, saison après saison, des ouvrages programmés au Casino de Cannes, dont Hahn fut une dizaine d’années le directeur musical). C’est là le moindre défaut d’une biographie parfois prise au piège d’une personnalité protéiforme. Le talent de Reynaldo Hahn outrepasse le seul domaine musical. Les nombreuses citations de sa correspondance et de ses écrits révèlent le « littéraire qui extrait ses harmonies à partir du verbe » – « une seule chose m’intéresse, m’enthousiasme et m’obsède : la réunion de la littérature et de la musique », écrit le compositeur, alors âgé de 20 ans, à son ami, le pianiste Edouard Risler.

Voici donc Reynaldo Hahn, tel qu’en lui-même non « idéalisé », non « surclassé » mais « reconsidéré » en une démonstration appelée à faire référence. Déproustifié aussi. Aux secrets d’alcôve, Philippe Blay préfère analyser la manière dont l’écrivain et le musicien s’influencèrent en un dialogue esthétique ininterrompu, au-delà de leur relation amoureuse, jusqu’aux dernières heures du romancier, mort en 1922. Tout juste perce parfois, au détour d’une réplique, l'« esprit des Guermantes » – « Un jour, à l’Opéra, comme on lui demandait : "Que pensez-vous du chant de Van Dyck ? (ndlr : Ernest de son prénom, célèbre ténor wagnérien) – Je préfère sa peinture" répondit-il ». L’histoire est racontée par Cléo de Mérode, danseuse iconique de le Belle Epoque avec qui Reynaldo Hahn vécut une histoire d’amour platonique devenue avec le temps une solide amitié. Dans le même ordre d’idée, ce constat, qui semblerait copié sur les dernières phrases d’Un Amour de Swann s’il ne leur était antérieur d’une quinzaine d’années : « Mais quelle rage a-t-on de partir toujours dans des contrées lointaines, de voyager dans des trains meurtriers, de coucher dans des lits étrangers, de mourir 10 fois par jour de chaleur et de fatigue, pour voir des choses bien moins charmantes que le lac du bois de Boulogne, bien moins grandioses que la terrasse de Saint-Germain ? »

Personnalité brillante mais insaisissable, « arbitre du gout » – un goût tourné vers le passé plutôt que le futur, avec des parti-pris marqués, excluant moins Wagner, contrairement aux idées reçues, que l’opéra italien et surtout le vérisme –, « bohème, dilettante et grand seigneur » – pour reprendre l’intitulé de deux des chapitres de sa biographie –, Reynaldo Hahn, au fil des pages, apparaît comme un musicien plus imprévisible que ne le veut l’imagerie d’Epinal, à contre-courant de cette Belle Epoque à laquelle on l’a trop longtemps circonscrit, qui n’était pas forcément son genre.

 

 

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