Dureté du monde, douceur de Schubert

Schubert, L'ami Franz

Par Dominique Joucken | mer 19 Janvier 2022 | Imprimer

André Tubeuf nous a quittés en juillet 2021, et forumopera.com n'a pas manqué de lui rendre hommage. Personnage unique dans le paysage de la critique musicale de langue francaise, on peut dire de lui qu'il a fait école, même s'il aurait sans doute eu horreur de cette expression. Renouant avec l'esprit d'un Berlioz, il a voulu sortir la musicographie du style sévère qui prédominait jusque dans les années 60. Avec l'aide de toutes les ressources de la poésie, et de la philosophie, qu'il maitrisait à un niveau professionnel, il s'employa au long de sa carrière à produire des textes qui, par leur beauté intrinsèque, reflétaient l'émotion ressentie face à telle œuvre ou tel interprète. Son lyrisme, ou plutôt son chant, l'abondance des références invoquées, l'originalité d'un style qui puisait aux courants les plus raffinés de la littérature lui valurent parfois le reproche d'inintelligibilité. Mais il faut reconnaitre que la fréquentation assidue de ses textes, si elle est parfois astringeante, permet de pénétrer au cœur du mystère de la musique. Son influence sur la génération qui le suivait fut indéniable. On ne citera pas de noms, mais nombreux furent ceux qui chercherent à « faire du Tubeuf », sans en avoir toujours l'envergure.

Si ses domaines de prédilection furent nombreux, son royaume était incontestablement le Lied. En apprenant que son tout dernier ouvrage, publié à titre posthume, porterait sur Schubert, nous avons été saisi d'une grande impatience. Quel regard porterait le vieux maître sur un univers qu'il avait fréquenté pendant près de 60 ans ?

Son opus ultimum est d'abord marqué par la simplicité, voire l'ascèse. On attendait une somme, on a droit à 164 pages. Mais quelles pages ! En 19 chapitres, parfois très courts, André Tubeuf parvient d'abord à embrasser la quasi-totalité de l'univers schubertien : Lieder, sonates, musique de chambre, symphonies, et même des raretés comme l'oratorio inachevé Lazarus ont droit à leur occurence. Plutot qu'un exposé, le livre se vit comme une promenade, où les points de vue se modifient au fur et à mesure que le lecteur avance et découvre d'autres promontoires depuis lesquels observer cette musique qui lui fait battre le cœur. Et Tubeuf parvient à mettre au jour des choses que tous les schubertiens sentent confusément au fond d'eux-mêmes depuis des années : le rapport unique à l'eau (des chapitres IV et V d'anthologie), le lien charnel au clavier, l'importance des trops rares voyages, surtout celui à Gastein, ... Le tout dans une langue qui mêle érudition, émotion et sincérité.

A mentionner également : les récits des deux grands cycles narratifs (La Belle Meunière et Le Voyage d'hiver), décrits comme si nous étions le personnage principal, et déroulés de manière presque cinématographique, ce qui permet de redécouvrir le poids tragique unique de ces œuvres, presque insoutenable lorsqu'il est mis en évidence avec une lumière aussi crue.

Le miracle est que tout ce savoir, toutes ces découvertes sur le compositeur passent comme un rêve, grâce à un ton qui est celui d'un Lied du compositeur. Comme un ami qui nous murmure une chose tendre à l'oreille, comme un souflle de vent dans une forêt en été. C'est avec le secours de tant de simplicité que, même quand la pensée exprimée est incroyablement complexe, tout prend le contour d'une évidence lumineuse. Peut-être cette facon de transmettre sans avoir l'air d'y toucher, le plus loin possible de la cathèdre du professeur, est-elle la marque ultime de la sagesse, l'aboutissement du chemin pour un homme qui a voulu toute sa vie mettre des mots sur la musique. Merci, Maître !

 

 

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