Verdi, à hauteur d'homme

Tout Verdi

Par Julien Marion | mar 15 Octobre 2013 | Imprimer
 
Au disque, c’est entendu : Verdi, plus prolixe et plus immédiatement accessible (on n’écrira pas « populaire ») a eu quantitativement une plus grande postérité que Wagner. Au livre, c’est autre chose. Ne dit-on pas que Wagner est, après Jésus-Christ et Napoléon, la personne sur qui il a le plus été écrit ? Verdi n’a pas eu cette fortune. Des biographies, certes, on en connait, et de très bonnes. Des monographies consacrées à ses principales œuvres, il en existe, et de très réussies. Des essais consacrés à son art, il s’en trouve, et de superbes (on citera évidemment le magnifique Verdi, de vive voix, d’André Tubeuf, paru en 2010 chez Actes Sud). Mais on ne connait pas, du moins en langue française, d’ouvrage comparable à ce Tout Verdi, que publient en cette année bicentenaire Robert Laffont dans sa collection Bouquins.
L’éditeur n’en est pas à son coup d’essai : on lui doit notamment, dans la même collection, un Tout Mozart (2006) et un Tout Bach (2009), déjà sous la direction de Bertrand Dermoncourt, sans oublier L’Offrande musicale, incontournable compilation des écrits d’André Tubeuf, qui doit figurer sur la table de chevet de tout mélomane digne de ce nom.
Ce Tout Verdi fait plus que combler un vide : il répond à un besoin. Celui de voir rassemblées en un ouvrage unique les clés qui permettent d’avoir accès à l’univers du compositeur, à son œuvre et à sa personnalité. Nulle prétention à l’exhaustivité ou à l’encyclopédisme dans cette démarche, mais la volonté, louable, de livrer l’essentiel, en assumant la part indispensable de subjectivité inhérente à une telle démarche.
Les 850 pages denses de l’ouvrage se répartissent en quatre parties, qui constituent autant d’angles d’approche complémentaires. Cela démarre par la narration de la vie de Verdi, sous la plume experte et inspirée de Sylvain Fort, bien connue des visiteurs de Forumopera. On y retrouve les principaux jalons d’un destin hors norme. On est reconnaissant à Sylvain Fort de ne jamais perdre, vis-à-vis de son sujet, la distance qui sied à l’exercice, en n’hésitant pas, avec une affectueuse malice, à pointer ici ou là la tendance chez notre grand homme ou ses thuriféraires, à édifier les débuts d’un piédestal. Le génie de Verdi se suffit à lui-même : il n’est nul besoin de chercher à le parer d’atours flatteurs.
Suit une série de monographies présentant et analysant les œuvres de Verdi : ses opéras, bien sûr, traités par ordre chronologique, sans oublier sa musique sacrée (remarquable analyse du Requiem par Jérôme Bastianelli), ses romances ou ses œuvres de jeunesse.
La troisième partie, la plus longue, est classiquement consacrée à un abécédaire : on y trouve, sous des signatures expertes, les notices biographiques des principaux interprètes verdiens (de Roberto Alagna à Giovanni Zenatello), mais aussi des articles thématiques qui constituent autant de regards transversaux souvent passionnants (l’article sur le disque, ou celui sur l’interprétation, brillantes synthèses de Jérémy Rousseau, sans oublier celui sur la table, où l’on découvre les conseils que donnait Verdi à Teresa Stolz pour faire cuire l’épaule de porc !).
Révérence gardée pour les talentueux auteurs réunis par Bertrand Dermoncourt, on serait presque tenté d’affirmer que le meilleur vient à la fin : la dernière partie de l’ouvrage est en effet consacrée, sur plus de 150 pages, à une anthologie de lettres écrites par Verdi, traduites (fort bien) par Marc Lesage. Un régal. Grâce à ces missives, on plonge pour ainsi dire dans les entrailles du processus créatif verdien, en même temps que l’on gagne, sur l’homme, un regard irremplaçable : un éclairage passionnant et unique. On serait tenté de mentionner chacune de ces lettres, comme par exemple celle du 11 mars 1865 à Léon Escudier où Verdi donne sur l’interprétation de la scène de somnambulisme de Macbeth des indications précises et lumineuses, que chaque metteur en scène devrait connaître, comme ses correspondances avec ses homologues, de Donizetti à Richard Strauss. On placera à part, au pinacle, les échanges de Verdi avec ses librettistes : on est frappé par l’opiniâtreté avec laquelle il leur tord littéralement la plume pour parvenir à ses fins, avec toujours le même but : la concision (« peu de mots ! » revient comme une antienne) et l’efficacité dramatique. Certes, la lecture de ces lettres a pour effet de dissiper le mystère qui entoure l’œuvre de Verdi. Avec elles, on accède à l’arrière-boutique. Mais elle permet de mesurer le génial artisan qu’il fut, sans rien masquer des aspects les moins flatteurs de sa personnalité.
C’est finalement cela qui frappe à la lecture de ce Tout Verdi : nulle trace de divinité dans ses œuvres (contrairement à qui l’on sait) et encore moins de divinisation de son génie (idem), pourtant indéniable. Une existence d’homme, avec ses grandeurs et ses faiblesses, ses coups du sort et ses épisodes de gloire. Qu’en reste t-il ? Des drames musicaux qui, comme peu d’autres, savent parler aux hommes, car ils parlent si bien d’eux. Assurément, Tout Verdi fait œuvre utile et salutaire. Il vient combler de la plus belle manière un manque dans la bibliothèque des amateurs d’opéra. Pour eux, il sera viatique et vérifiera, c’est certain, le beau vers de Rostand : « Le livre s’ouvre seul aux feuillets souvent lus ».
 

 

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