La Brabançonne accablée

Lohengrin - Nantes

Par Laurent Bury | ven 16 Septembre 2016 | Imprimer

Eût-il été français, italien ou russe, ou tout simplement moins misogyne, Wagner aurait pu songer à donner comme titre à ses opéras le nom de leur héroïne : au lieu du Fliegende Holländer, on aurait ainsi Senta, comme l’on a Norma, Tosca ou Carmen, et au lieu de Lohengrin, on donnerait La Brabançonne, sur le modèle de L’Africaine ou de La Pskovitaine. Pour éviter toute confusion avec l’hymne national belge, il suffirait d’ajouter un qualificatif, comme pour la Dévoyée verdienne. Avec le Lohengrin qui ouvre la saison 2016-17 d’Angers Nantes Opéra, donné en concert selon ce qui pourrait devenir une (bonne) habitude chaque mois de septembre (voir L’Heure espagnole l’an dernier), c’est à une Brabançonne accablée que l’on semble avoir affaire.

Rien d’accablé, bien au contraire, dans la direction experte et précise de Pascal Rophé, sous la baguette duquel l’Orchestre National des Pays de la Loire déroule sans un instant de relâchement le ruban haut en couleurs de la partition wagnérienne. A peine entré en scène, le chef lance aussitôt les musiciens dans un parcours aux mille nuances, où l’on remarque le bel ensemble des cordes, la fraîcheur boisée des vents et la puissance des cuivres (malgré un petit couac lors des appels de cors en coulisses). On entre dans le drame dès la première intervention de l’impressionnante masse chorale, fruit de la fusion du chœur d’Angers Nantes Opéra et du chœur de l’Opéra de Montpellier : ce mariage heureux donne naissance à un admirable ensemble, où les pupitres masculins se distinguent par leur exactitude dans les passages les plus mouvementés, comme l’entrée de Lohengrin, riche en interjections multiples et délicatement superposées, et où les voix féminines séduisent par leur transparence lors du cortège nuptial.

Accablée et, il faut le dire, bien souvent accablante est hélas l’Elsa de Juliane Banse. La soprano allemande possède un joli médium dans la nuance piano, mais le grave est sourd et l’aigu très désagréablement strident, ce qui cadre fort mal avec l’innocence et la pureté que l’héroïne est censée incarner. La voix semble poussée, forcée, et la chanteuse paraît obligée de se contorsionner et d’écarter les coudes pour émettre la moindre note située hors de sa stricte zone de confort. En outre, pour une version de concert, ce n’est pas l’actrice qui pourra faire oublier ces handicaps, cette Elsa se limitant la plupart du temps à une posture d’abattement total, tête baissée et épaules tombantes.

Fort heureusement, le reste de la distribution apporte de tout autres satisfactions, même si le Lohengrin de Daniel Kirch, couvert par l’orchestre à plusieurs reprises, semble un peu manquer de puissance dans une salle aussi vaste que celle de la Cité des congrès de Nantes. Pourtant, le timbre est agréable, et c’est un plaisir d’entendre un Chevalier au cygne qui, contrairement aux deux titulaires les plus en vue à l’heure actuelle, ne sonne ni comme un petit garçon, ni comme un baryton. Ce Lohengrin-ci n’est ni enfantin, ni sombrement méditatif, c’est un homme d’action, mais peut-être le ténor allemand passe-t-il mieux la rampe sur des scènes à l’ouverture moins large.

Grand sujet de fierté patriotique, la moitié des solistes sont français ! Le Héraut juvénile mais vaillant de Philippe-Nicolas Martin marque, sauf erreur, les premiers pas du baryton dans le royaume wagnérien, mais ses deux compatriotes ont déjà eu l’occasion de s’illustrer dans les rôles où les retrouve ici. Déjà Heinrich l’Oiseleur à Rouen en mai 2015, Jean Teitgen possède l’exact format du personnage, avec une splendide aisance dans le grave et une belle solidité qui laisse espérer bien des rois Marke et des landgraves Hermann dans les années à venir. Quant à Catherine Hunold, c’est un bonheur de la réentendre dans cette Ortrud où elle s’était révélée stupéfiante à Rennes, et où l’on se réjouit par avance de la revoir à Saint-Etienne en juin prochain. Quelle maîtrise dans l’incarnation, quelle assurance lorsqu’elle darde ses aigus les plus maléfiques ! Et contrairement à la plupart de ses collègues, la soprano française joue véritablement, même pour une version de concert, multipliant sourires carnassiers et regards assassins qui donneraient des leçons d’expressivité à Gloria Swanson dans Sunset Boulevard

Sur ce plan, elle trouve pourtant un partenaire à sa mesure en la personne de Robert Hayward, dont il faut voir le Telramund : chacun de ses gestes contribue à faire vivre une figure frappante de loser poussé par sa sorcière d’épouse, au point de rendre pardonnable le vibrato un peu prononcé qui affecte certaines notes.

Mélomanes nantais ou angevins, ne manquez donc pas, malgré une Brabançonne problématique, la deuxième (ce dimanche après-midi à Nantes) ou la troisième (mardi 20 à Angers) de ce Lohengrin ; quant aux wagnérolâtres montpelliérains, ils ne perdent rien pour attendre car, malgré une brochette de solistes entièrement différente, ils n’en bénéficieront pas moins des mêmes – superbes – forces chorales.

 

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