Orphée, mon semblable, mon frère

L'Orfeo - Paris (Philharmonie)

Par Bernard Schreuders | lun 20 Mars 2017 | Imprimer

Quand Paul Agnew affirme que le secret de la perfection de L’Orfeo est à rechercher dans les madrigaux de Monteverdi, ce vaste champ d’expérimentation harmonique et dramatique, il parle en connaissance de cause et en apporte une éblouissante démonstration. Entamée à Caen le 28 février, la tournée européenne des Arts Florissants s’achevait à la Philharmonie de Paris ce 20 mars, alors que paraît chez Harmonia Mundi un troisième et dernier volume de madrigaux enregistré à la Cité de la Musique (2014) en partenariat avec la Philharmonie de Paris et le Théâtre de Caen (livres VII et VIII). Cette anthologie fait écho à l’intégrale des huit livres donnés en concert, projet ambitieux confié à Paul Agnew, directeur adjoint de l’ensemble et ancien pilier du Consort of Musicke qui avait déjà relevé ce défi, mais en studio (L’Oiseau-Lyre).

Pour cette nouvelle lecture de L’Orfeo, dont il assure également la mise en espace, le ténor écossais a fait appel à plusieurs chanteurs qui l’ont accompagné dans son périple madrigaliste et se partagent principalement les rôles des Bergers et des Esprits Infernaux. Les historiens sont aujourd’hui à peu près sûrs que le premier chef-d’œuvre de l’histoire de l’opéra fut créé par une troupe d’une dizaine d’interprètes qui assuraient également les chœurs. Ce n’est probablement pas une attitude puriste mais plutôt sa compréhension intime du langage de Monteverdi qui motive le choix de Paul Agnew. Fantasmant sur le luxe des spectacles de cour, d’autres chefs ont réuni des effectifs qui regardent encore vers la Renaissance et ont privilégié le son au détriment des mots. Confiée à une poignée de solistes aguerris, les pages chorales affichent, au contraire, un relief saisissant et le texte, une parfaite lisibilité. Dans l’allégresse comme dans l’affliction, nous sommes frappé à la fois par l’intensité et par le naturel de l’expression.  

La qualité exceptionnelle de cette performance repose autant sur la cohésion de l’équipe que sur de belles et fortes individualités, ce qui prend tout son sens si nous songeons que les Bergers sont les amis d’Orphée et que la mort d’Eurydice les affecte personnellement, à commencer bien sûr par la Messagère, qui d’ailleurs se prénommait Sylvia avant d’être le témoin de la tragédie. Si les graves de Lea Desandre se dérobent et privent de consistance la Speranza, en revanche, du drame d’Eurydice, elle livre un récit stupéfiant de justesse. La maturité de l’artiste (23 ans !) ne laisse pas d’étonner, sa sensibilité nous émerveille mais les producteurs seraient bien avisés de lui laisser le temps de travailler et de construire son instrument. Seul, en duo ou dans les ensembles, le Premier Berger hérite d’une des parties les plus développées de L’Orfeo et mérite mieux qu’un second couteau. Nous avons le plaisir d’y retrouver le ténor superbement timbré et pénétrant de Zachary Wilder dont nous avions déjà pu apprécier l’urgence théâtrale au détour du VIIe livre ou dans La Dafne de Marco Da Gagliano.


Cyril Auvity (Orfeo) © Philippe Delval

La voix d’Antonio Abete (Pluton) bouge beaucoup désormais, mais elle possède la noirceur qui fait défaut à celle de Cyril Costanzo (Charon). Sans doute desservie par le diapason, plus bas que d’ordinaire dans cette oeuvre, la jeune basse peine à assumer les notes extrêmes tout en restant compréhensible. Si Proserpine a connu des velours autrement sensuels, le charme sophistiqué de Miriam Allen n’opère pas qu’au royaume d’Hadès. L’Orphée de Cyril Auvity, lui, ne joue pas la carte de la séduction, pas même avec Charon. Les traits de « Possente spirto » pourraient être plus énergiques, plus brillants et le célèbre numéro ne tient pas toutes ses promesses. Néanmoins, relisons Striggio : ce n’est pas la virtuosité du demi-dieu qui vient à bout du Nocher des Enfers, mais bien le chant, sans apprêt, du mortel, qui culmine dans une demande pressante et irrésistible (« Rendetemi il mio ben Tartarei numi »).

Cyril Auvity ne donne pas l’impression de jouer : il vit dans sa chair les affects puissants et contradictoires qui transportent puis ravagent Orphée, intériorisant sa douleur jusqu’au murmure avant de laisser éclater sa révolte, sans pour autant verser dans le cri et l’emphase. Le ténor au métal assombri mais chaleureux ne réussit pas seulement sa prise de rôle, il réussit à abolir la distance qui le sépare du spectateur et à nous faire oublier que tout ceci n’est pas réel. Lorsque après avoir perdu une seconde fois Eurydice, le poète retrouve les champs de Thrace et l’enfer sur terre, son monologue semble jaillir spontanément, sous nos yeux et nos oreilles. Nous sommes totalement désarmé par la sincérité de cet homme qui n’est plus une figure mythologique et n’est pas davantage un artiste, mais notre semblable, notre frère, dont le cœur saigne et qui nous bouleverse. Hier Télémaque, aujourd’hui Orphée, demain ou après-demain, Ulysse ? Osons rêver et sachons patienter…  

Paul Agnew a dû concevoir, vraie gageure, une mise en espace qui puisse fonctionner dans des lieux aussi différents que le Théâtre de Caen, l’Opéra de Versailles et la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, pour ne citer que les étapes françaises de cette production itinérante. Disposant manifestement de moyens limités qui doivent expliquer la facture grossière et disgracieuse de certains costumes, l’apprenti metteur en scène, qui incarne aussi Apollon, a opté pour un décor unique et minimaliste : un cercle de menhirs évoquant le culte du Soleil au milieu duquel quelques musiciens, dans le même équipage (vaguement) inspiré de Poussin, se mêlent aux protagonistes de la pastorale alors que les autres se répartissent, avec le continuo, entre cour et jardin. Certains éléments de la gestuelle, naïfs et trop systématiques (vigoureuses accolades, bras tendus vers le ciel), pourraient prêter à sourire, mais ne nous focalisons pas sur l’accessoire alors même que Paul Agnew et sa troupe renouent avec l’essence de la tragédie de Monteverdi et Striggio dans ce qu’elle a de plus humain, dans ce qui la rend intemporelle et universelle. Difficile de savoir ce qui dans cette version d’Orfeo relève de la direction d’acteur, de la vision du chef et de celle que chacun avait de son personnage, mais toute beauté recèle sa part de mystère ; réjouissons-nous plutôt qu’il soit question d’un DVD et croisons les doigts pour que ce ne soit pas qu’une rumeur.

 

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