L’éternelle dichotomie du Chant de la Terre

Mahler, Le Chant de la Terre (Haenchen) - Saint-Denis

Par Alexandre Jamar | jeu 08 Juin 2017 | Imprimer

On ne présentera plus les problèmes soulevés par l’interprétation du Chant de la Terre. Le découpage de la symphonie en deux voix distinctes pose en effet encore aujourd’hui de sérieuses questions aux chanteuses et chanteurs souhaitant s’attaquer à cette partition. En conservant l’option voulue par le compositeur (mouvements impairs pour le ténor et pairs pour l’alto ou le baryton), le premier hérite des pièces les plus ingrates (car difficiles ou aux accents orientalistes un peu grotesques), tandis que la deuxième se taille la part du lion avec les véritables monologues orchestraux qui font l’intérêt de l'œuvre. Est-ce un hasard si un grand ténor allemand dont nous ne citerons pas le nom a tenté de contrer cette dichotomie en interprétant seul le cycle ? L’exercice reste à l’état d’expérience pour le moment.

C’est donc avec ce désavantage que Brandon Jovanovich se lance dans son Trinklied vom Jammer der Erde. Nous l’avons dit précédemment: la partie de ténor est vocalement ingrate et musicalement moins généreuse que celle de l’alto. Etait-ce pour autant une raison pour n’en faire qu’à sa tête? Probablement pas. Dès les premières mesures, on frissonne d’effroi à l’écoute de cet allemand aux accents napolitains (« Schon-eu winkt-eu der-eu Wein-eu… »). La diction demeurera hélas dans l’approximatif, surtout dans les passages les plus agités, où les mots finissent par ne plus être les bons. Quant à la voix, elle possède toute la puissance et la brillance de timbre nécessaires pour ne faire qu’une seule bouchée de ce morceau de bravoure. Seulement, Jovanovich se contente d’ouvrir la bouche pour chanter très fort, ne proposant guère de recherche musicale plus approfondie (les amis de Wunderlich repasseront). Ajoutons à ce tableau déjà sinistre le fait que le chanteur semble avoir appris sa partie la veille, pour attendre patiemment la fin de ses interventions et mieux nous concentrer sur le reste de la symphonie.

Dans ces conditions, l’arrivée de Karen Cargill ne peut être que de bonne augure. Dès les premières notes, le timbre particulier de la mezzo écossaise attire l'oreille. A des graves ronds et assumés répond un registre aigu rayonnant, sans force ni instabilité. Quant au texte, il est récité avec une intelligence de tragédienne, comme en témoigne Der Einsame im Herbst, dont la chanteuse fait presque une scène d’opéra. Si quelques couleurs de voyelles restent perfectibles (les « a » sont souvent trop sombres), la chanteuse transmet sans ambages sa vision déjà très travaillée du récit mahlérien. Inutile de cacher que Der Abschied lui sied à merveille, où les accents expressionnistes, dévoilant un aigu ultra-puissant, côtoient le soupir le plus imperceptible. De cette lecture intensément dramatique, nous ressortons véritablement conquis. 

Volant au secours d’un Ticciati annoncé souffrant, Hartmut Haenchen se porte comme l’unificateur d’un tandem inégal. Dans les mouvements impairs, il assure simplement la cohésion chanteur-orchestre (ce qui est déjà quelque chose). Jovanovich lui ayant fait défaut pour deux départs, il finit par lâcher un peu l’attention portée à l’orchestre pour se concentrer sur son chanteur afin de le faire chanter au bon moment. Dès que Cargill prend le relai, il peut enfin s’autoriser un traitement orchestral moins fonctionnel, dévoilant une battue ductile, attentive aux colorations timbrales et aux changements de tempi si nombreux dans la partition. Si on le sent un peu effacé dans les lentes récitations de l’Abschied, les passages les plus lyriques sont bien plus inspirés, à l’instar de la coda de la symphonie où il entre véritablement en cohésion avec un Orchestre national de France attentif au moindre geste.

Cette combinaison inégale, entre un ténor pas vraiment à sa place et une mezzo magnifiée par son interprétation musicale, prouve que le Chant de la Terre pose et posera encore de nombreux problèmes à ceux qui souhaitent se lancer dans son interprétation. Il prouve également que les combinaisons telles que Wunderlich et Ludwig relèvent encore du domaine de l’exceptionnel. Mais soyons confiants : le temps des ténors mahlériens viendra.

 

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