Toute ressemblance avec des faits réels n’est pas fortuite

Nabucco - Lille

Par Yannick Boussaert | mer 16 Mai 2018 | Imprimer

L’Opéra de Lille clôt sa saison avec le premier tube de la carrière de Verdi, Nabucco. Pour cette occasion, l’institution convie de nouveau Marie-Eve Signeyrole – déjà aux manettes du Monstre du Labyrinthe dans les mêmes lieux – et aligne une distribution solide, majoritairement anglo-saxonne. La soirée s’avère haletante tant par le niveau musical que par l’intérêt que suscite la proposition, quand bien même on peut lui adresser quelques réserves.

Rouage central de cette réussite, la direction de Roberto Rizzi Brignoli ressemble à un petit traité de direction verdienne : attaques mordantes, contrastes immédiats entre le soyeux des cordes piano et l’impact des tutti, rubato, variations dans les tempi, espace laissé aux instruments solistes pour chanter ou pleurer (mention aux violoncelles), etc. Cette pulsation et ce souffle verdien irriguent la soirée tout du long. Pour autant, le chef italien ne quitte pas son plateau des yeux et de la main droite. Une soirée de première qu’aucun décalage ne viendra émailler et où aucun soliste ne se verra couvert. Une soirée où les forces conjointes des chœurs de l’Opéra de Lille et de l’Opéra Dijon (coproducteur de ce Nabucco) explosent dans la scène d’ouverture et tiennent tout le tableau de Jérusalem avec brio et une excellente présence scénique. Si l’on constate quelques baisses de régime çà et là, l’homogénéité des pupitres n’est jamais mise en défaut et transforme en moment suspendu le « Va pensiero » et son ultime note piano tenue au-delà du point d’orgue.


©Frederic Iovino

Les qualités de la distribution se remarquent dès les petits rôles : Jennifer Courcier (Anna) ou François Rougier (Abdallo) imposent leur personnage dès leur première – et presque seule – intervention. Ismael revêt plus l’uniforme du guerrier que les oripeaux de l’amant dans le gosier de Robert Watson, ce que la voix veloutée de Victoria Yarovaya (Fenena) contrebalance parfaitement. Simon Lim (Zaccaria) vitupère avec le jais nécessaire dans la voix pour rendre aussi charismatique que terrifiante son incarnation. Il lui manque un soupçon de largeur dans l’extrême grave pour être tout à fait à l’aise dans la toge du religieux. Aucun problème de largeur de voix ou de tessiture pour Mary Elizabeth Williams, même si les passages de registres sont marqués : elle croque Abigaille avec une jubilation non feinte, résiste aux coups de boutoir de l’impossible écriture du rôle et parvient même à alléger la ligne et à déposer de jolis piani quand la rage d’Abigaille retombe. Cette voix corsée, pas exempte d’acidité ou de raucité, sait se colorer pour conférer ironie, mépris ou (fausse) tendresse au personnage. Nikoloz Lagvilava enfin propose, fort de son timbre de métal mat, un Nabucco féroce, sans faille vocale et regorgeant de décibels. Seuls manquent à l’appel du pathos et des nuances pour dépeindre le tyran brisé par l’amour paternel et les forces divines.

Mais surtout, si ce Nabucco captive tout du long c’est bien parce que tous ces chanteurs se plient à un jeu d’acteur certes exigeant mais qui ne nie pas leur personnalité pour autant. Ainsi, Mary Elizabeth Williams se glisse avec suavité dans son personnage de Machiavel féminin, à la violence intériorisée, que seules les vocalises et les écarts viendront souligner. Tous remplissent la gageure de jouer à la fois pour le public et pour les caméras dont Marie-Eve signeyrole truffe la scène, notamment Nikoloz Lagvilava dont la trogne impayable en gros plan renforce encore l’aura du tyran. Cette approche de la dramaturgie rappelle tout de suite ce que Frank Castorf fait de manière systématique tant à l’opéra (voir tout le Ring de Bayreuth) qu'au théâtre. Le dispositif scénique signé Fabien Teigné est tout simplement virtuose. Peu de décors ou d’éléments. Des parois percées de portes ou de fenêtres descendent ou montent depuis les cintres et définissent les différents lieux de l’action : l’intérieur du Temple (qui ressemble plus à un bunker assiégé), une salle des banquets, une prison. Les changements de scène se font à vue avec une grande fluidité, baignée dans des lumières de clair-obscur. Mais bien plus que de délimiter des lieux physiques, ces parois définissent un cadre psychique pour le spectateur, comme ces bandes horizontales sur lesquelles des projections transforment la scène en écran de télévision pluggé h24 sur une chaîne d’info en continu aussi médiocre que celles disponibles sur vos écrans. L’action s’en trouve aussi bien mise à distance – avec la réflexion connexe sur notre regard et notre cécité à ce qu’on veut bien nous montrer – qu’elle gagne en réalisme. Aussi Zaccaria ne prêche pas tant face à la foule rassemblée qu’il enregistre une allocution, diffusée sans filtre et analyse dans l’édition spéciale « live » de notre mauvaise et unique chaîne d’info. On assiste en direct au triomphe d’Abigaille et l’on verse presque dans la télé-réalité au début de la confrontation avec son père, avant que le « live » ne soit étrangement interrompu. On l’aura compris, l’action se transpose à notre époque avec un grand naturel, peut-être sans qu’il soit besoin d’autant de mitraillettes. L’on regrettera simplement un ballet pantomime gratuit sur l’ouverture et des références trop appuyées à la guerre en Syrie ou au « bouclier » turc dans la crise des migrants. Garder l'ambiguïté aurait, à notre sens, permis d’être plus universel dans le propos et d’éviter des frottements évidents avec le livret (les Hébreux ne sont pas des migrants mais des esclaves captifs).  

 

 

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