Duel de fauves

Norma - Barcelone

Par Antoine Brunetto | dim 08 Février 2015 | Imprimer

Devant l'enthousiasme du public à l'issue de cette Norma barcelonaise, Sondra Radvanovsky essuie une larme. La soprano a bien mérité cet accueil, concluant la représentation dans un état de fraîcheur vocale étonnant. Elle ne se sera pourtant en aucun cas préservée, faisant preuve d'un engagement permanent. Est-elle pour autant la Norma idéale ? Non, mais elle est sans aucun doute une des seules interprètes qui puisse actuellement prétendre s'en approcher. Les maisons d'opéra l'ont bien compris : depuis sa prise de rôle à Oviedo en décembre 2011, elle a promené sa prêtresse sur les scènes à Peralada (voir le compte rendu de Maurice Salles), San Francisco ou New York et bientôt à Munich.

Certes, on sent la cantatrice américaine quelque peu bousculée par les traits les plus virtuoses de partition et les abellimenti du « Casta Diva » sonnent un peu précautionneux. Il faut dire que la longue et large voix de Sondra Radavanovsky s'est longtemps davantage épanouie dans les Verdi de la maturité, la longueur de souffle, la puissance et une grande extension vocale y faisant merveille. Mais la chanteuse démontre dès son entrée (« Sediziose voci ») avec une superbe messa di voce qu'elle n'a nullement improvisé son entrée dans le monde belcantiste (elle qui fut notamment une Lucrèce Borgia) et qu'elle en maîtrise les codes et la grammaire. De même elle ne rechigne pas devant trilles et aigus sul fiato du plus bel effet. Elle parvient ainsi à alléger sa voix sombre aux reflets moirés jusqu'à des suraigus impalpables qui donnent le frisson.

On pourrait aussi rêver davantage de tranchant dans la diction. La soprane compense cependant par une gestion de la dynamique époustouflante et un impact sonore peu commun : ses suraigus, dont elle n'est pas avare, lancés à pleine voix, font trembler les ors du Liceu. Elle sait toutefois parfaitement doser ces moyens expressifs pour rendre émouvant le portrait de l’amante bafouée et de la mère torturée.

De réserve, en revanche, on a beau chercher, on n'en trouve pas pour qualifier la prestation de son Pollione. Gregory Kunde parvient en effet à concilier les différents aspects du rôle, timbre viril et puissance sonore avec une véritable élégance belcantiste : les reprises sont variées avec goût et efficacité dramatique. Les duos duels avec Sondra Radvanovsky sont titanesques de volume et d'engagement. Dès son premier récitatif, il fait vivre son personnage, palliant ainsi pour partie l'apathie scénique (nous y reviendrons). On tient là un Pollione quasi idéal.

Face à ces fauves, les autres chanteurs ont bien du mal à exister, et en premier lieu l'Adalgisa d'Ekaterina Gubanova. Non que la chanteuse démérite, mais son mezzo manque de tempérament et d'extension dans l'aigu pour pouvoir s'imposer. Dans ces conditions, le trio « Ah, non tremare » s'apparente davantage à un duo. Le « Mira, o Norma » la trouve plus à son avantage, sa voix pleine s'alliant à merveille au velours de sa partenaire. Raymond Aceto (Oroveso), d'une riche profondeur de timbre, souffre d'aigus qui plafonnent et d'un déficit sonore qui le fait disparaître derrière les Chœurs du Liceu. Ces derniers, très sollicités, font d'ailleurs grande impression : d'une belle puissance et d'une cohérence sans faille ils savent également nuancer leurs interventions.

De nuances, la direction de Renato Palumbo en manque cruellement, soufflant alternativement le chaud et le froid. A la tête d'un orchestre du Liceu aux belles couleurs, le chef aime à mettre en exergue les contrastes rythmique, adoptant alternativement des tempi vifs, voire galopants (« Guerra, guerra ») puis des tempi languissants au dépens de la tension dramatique (entrée d'Adalgisa). Malgré une efficacité d'ensemble indiscutable, on aimerait une plus grande cohérence du discours.

Une Norma mise en scène est suffisamment rare pour créer l'évènement (encore que Zurich l'ait programmée concomitamment). Pourtant le spectacle mis en scène par Kevin Newbury (co-production avec le San Francisco Opera, le Chicago Lyric Opera, et la Canadian Opera Company) ne restera pas dans les annales. Le décor unique plutôt impressionnant nous situe à l'entrée du camp gaulois, dominée par une grande tête de taureau et fermée par une lourde porte coulissant parfois pour nous laisser apercevoir la forêt (acte1) ou une grande structure en forme de taureau qui prendra feu pour le sacrifice final (acte 2). Ce qui pêche surtout c'est une direction d'acteurs, bien prosaïque voire parfois anti dramatique : pourquoi Norma est-elle perchée sur une sorte de d'escabeau pendant « In mia man alfin tu sei », alors qu'elle devrait menacer au plus près l'amant qui l'a trahie ? Pas de quoi cependant gâcher le plaisir ressenti dans ce duel de fauves : on en sort sonnés mais heureux.

 

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