Représenter l’irreprésentable

Œdipus Rex - Lisbonne

Par Charlotte Saulneron-Saadou | ven 11 Novembre 2016 | Imprimer

Sur six spectacles lyriques au total, la saison 2016-2017 du Théâtre National de São Carlos ne compte pas moins trois nouvelles productions. Œdipus Rex qui fait partie de la tétralogie grecque de Stravinsky avec Apollon musagète (1928), Perséphone (1934) et Orpheus (1947), est la première à se confronter aux regards des spectateurs portugais alors que l’accueil du public et de la critique lors de la création de l'ouvrage en version de concert à Paris en 1927 puis en version scénique à Vienne en 1928 fut très réservé, Œdipus Rex  ayant même été qualifié à l’époque d’« opéra-somnifère. »

Avec cette œuvre, Stravinsky offre au début du XXe siècle un nouveau modèle de distanciation à travers une idéologie néoclassique tournée pour cet opéra vers Haendel, maître insurpassé de l’oratorio, pour lequel Stravinsky éprouvait une attirance particulière en raison de « sa musique impersonnelle, aussi formelle et conventionnelle que la langue juridique. » L’usage du latin dresse en effet un mur contre l’immédiateté expressive et la sentimentalité, volonté soulignée par chaque intervention du speaker (ce soir en portugais) qui débute d’emblée par : « Spectateurs, vous allez entendre une version latine d’Œdipe roi. […] comme l’opéra-oratorio ne conserve des scènes qu’un certain aspect monumental, je vous rappellerai, au fur et à mesure le drame de Sophocle. »

Conformément à la démarche de Stravinsky et Cocteau, le dénouement macabre se fait par la parole et la musique, non par le mouvement scénique. Même si pour la mise en scène, le compositeur préconisait masques et draperies, celle de Ricardo Pais est d’une justesse et d’une précision exemplaire. Dès l’entrée de João Merino, tout à la fois imposant, sombre, voire effrayant, cette distanciation se dessine avec finesse : le Narrateur marche à reculons, dos au public, en tirant une poussette vide (symbole de l’innocence d’Œdipe) alors que les choristes, seulement visibles au niveau du torse, continuellement présents sur le plateau, sont assis et réagissent tels des spectateurs au drame qui se déroule devant leurs yeux. Inspirée des tableaux figés sans profondeur du peintre Théodore Stravinsky (le fils d'Igor), cette mise en scène est d’une efficacité déconcertante. La retranscription sur scène du langage sévère d’une matière musicale archaïsante et simplifiée à l’extrême produit un effet dramatique des plus saisissants avec pour apothéose la réapparition d’Œdipe ensanglanté de la tête aux pieds dans la poussette poussée par le Narrateur.


© David Rodrigues

Dans cette configuration, chaque interprète devient une statue vivante, magnifié par les costumes à propos d’António Lagarto et la mise en lumière de Rui Pedro Simão. Particulièrement juste, sobre et habité par le héros qu’il incarne, Nikolai Schukoff transmet sans équivoque les certitudes initiales du jeune Œdipe jusqu’à l’angoisse du nouveau roi de Thèbes dans « Pavesco subito » avant d’entonner brillamment l’air aux accents grotesques « Nonne monstrum » auquel succède l’horreur froide de la révélation finale : « Natus sum… Lux facta sum… Lux facta est. » Avantagé par son costume, le ténor se révèle scéniquement majestueux, la solidité de la voix donnant une saveur toute particulière à son interprétation.

Il faut dire que chacun déploie tout au long de cette heure de musique un engagement vocal et scénique sans faille qu'il s'agisse de Davone Tines (Créon/Tirésias) exposant une voix de basse profonde, une ligne de chant et une déclamation parfaites ou de Cátia Moreso brillante et charismatique dans le rôle de Jocaste. Multiples apparaissent alors les références au grand opéra ou encore au répertoire russe (notamment dans les chœurs d’acclamation), sans oublier l’héritage de Bach et Haendel subtilement intégré dans tout le reste de l’œuvre. En berger, Marco Alves dos Santos complète cette distribution de grande qualité parce qu’entièrement au service de l’œuvre.

L’Orchestra Sinfónica Portuguesa favorise la sélection de timbres judicieusement mis en relief, avec une préférence pour les vents, particulièrement la clarinette et les cuivres (signature instrumentale de Stravinsky), mais réserve aussi à quelques moments cruciaux, le déploiement de puissants tutti qui écrasent malheureusement le chœur d’hommes du Théâtre National et les solistes présents sur le plateau. La direction de Leo Hussain comporte un problème récurrent d’équilibre, seule réserve suffisamment mineure pour ne pas dénaturer les nombreux atouts de cette nouvelle production.

 

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