Les trépanés de Pâques

Parsifal - Vienne (Staatsoper)

Par Yannick Boussaert | dim 21 Avril 2019 | Imprimer

Créée en 2017 notamment autour de la prise de rôle de Nina Stemme en Kundry, la production de Parsifal de Alvis Hermanis retrouve chaque année à Pâques les honneurs du Wiener Staatsoper, comme le veut la tradition. Le metteur en scène letton oscille toujours entre des mises en scènes classiques ou l’audace de relectures conceptuelles ; Paris se souvient encore de cette Damnation de Faust autour de la figure de Stephen Hawking, accouplement d’escargots compris. Dans un contexte germanique, c’est ce choix qu’il opère et Vienne oblige, nous voici donc dans l’hôpital Wagner (Otto, rien à voir avec Richard) et son magnifique style Jugendstil, particulièrement bien rendu dans les décors et les costumes. Et c’est reparti pour une relecture de Wagner dans un versant psychiatrique, avec des références historiques de mauvais ton, tel Klingsor qui rappelle vaguement Josef Mengele. Outre qu’il n’y a rien de neuf là-dedans (on peut penser à la proposition antérieure et convaincante de Claus Guth à Zurich) Amfortas ne souffre pas au flanc mais est régulièrement trépané, tout comme Kundry. Gurnemanz en médecin chef voit tout ce beau monde s’agiter et baver ; sans sourciller quand Parsifal revient en armure médiévale des pieds à la tête dans un hôpital du XIXe siècle. Bref, ils sont tous fous à lier et ils ont fait fi de tout élément matériel du livret. Ça frotte, ça grince et ça irrite en permanence puisqu’aucune situation ne fait sens avec ce qui est dit par les personnages. Surtout, le texte de Wagner déjà protéiforme et offrant nombre d’aspérités pour s’extraire de la simple mise en image se trouve noyé dans un fatras ridicule (le Cerveau Géant) où le Graal est devenu un cerveau lumineux qui semble sorti du dernier spin-off d’Indiana Jones.


© Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

Malheureusement la direction d’orchestre ne vient pas relever le cadre scénique. Rien à reprocher à l'orchestre du Wiener Staatsoper et à l’hédonisme de ce son qu’aucune scorie ne vient entacher pendant 4 heures. Valery Gergiev en revanche déçoit tout à fait. Le début du premier acte est englué dans un tempo qui cherche à battre des records de lenteur, avant que, piqué par on ne sait qu’elle mouche, le chef se fouette les sangs pendant les transitions qui mènent à la cérémonie du Graal. Les cloches de Parsifal n’ont plus rien de solennel et ressemblent presque au carillon du réveille-matin. Surpris, fosse et plateau accusent de nombreux décalages cinq minutes durant. Le reste de l’œuvre sera menée tambour battant : le deuxième acte est bombardé en 45 minutes, avec il faut l’admettre un certain souffle dramatique, avant que le troisième acte ne soit que déliquescence. Les crescendo s’y confondent avec accelerando et inversement, la battue reste problématique et emmène l’orchestre s’échouer dans un final prosaïque où tout est mis sur le plan sans aucune clarté.
Heureusement le plateau offre quelques satisfactions à commencer par le Gurnemanz chevronné de René Pape. La basse allemande  cisèle ses phrases avec un art consommé et habite l’espace de cette silhouette droite et austère. Mais si sa musicalité est avérée, comme l’an passé à Munich, il accuse une baisse de régime au troisième acte et ne peut plus passer l’orchestre pendant l’onction et l’enchantement du Vendredi Saint. Thomas Johannes Mayer lui rend la pareille. Voilà un Amfortas un rien effacé vocalement mais qui vit et rend la souffrance du roi par l’intelligence du chant . Aucun problème pour Boaz Daniel qui avale le rôle de Klingsor avec une belle aisance mais à qui il manque ce chouïa de noirceur qui donne tout son poids au personnage. Dommage d’avoir placé Ryan Speedo Green en coulisses et de sonoriser les interventions de Titurel. Simon O’Neill, handicapé par un timbre vinaigré, compose un Parsifal bourru, à peine adouci au deuxième âge pendant le duo avec Kundry, mais particulièrement vaillant au dernier acte. Elena Zhidkova possède tous les atouts pour interpréter Kundry. Mezzo au timbre charnu, voix ample dans le médium, aux graves solides et a l’aigu sonore et précis, il ne lui reste plus qu’à approfondir le portrait de la sauvageonne pour dépasser la simple présence scénique (elle fait penser à Helena Bonham Carter en Beatrix Lestrange dans l’adaptation d’Harry Potter) et être à la fois railleuse, séductrice et vengeresse.

Enfin, la force du Wiener Staatsoper, outre son orchestre, vient de sa troupe et des chœurs, stakhanovistes des lever de rideaux, mais dont la qualité ne se dément pas soir après soir. Ainsi, les chevaliers du Graal nous gratifient d’interventions aussi brèves qu'elles sont justes et les filles fleurs délicieuses – fruités des soprano, charbons des mezzo se marient dans une langoureuse scène de séduction vocale (pour le scénique on repassera). Enfin, les chœurs délivrent une leçon de beau chant et d’harmonie entre ses différents pupitres.

 

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