Il faut cultiver notre fjord

Peer Gynt - Limoges

Par Laurent Bury | jeu 11 Mai 2017 | Imprimer

Quand on n’a pas de pétrole, on a des idées. L’Opéra de Limoges en a, des idées, et on a pu y voir ces dernières saisons de quoi attirer le mélomane curieux : des spectacles « maison » comme les opéras de Germaine Tailleferre, ou des coproductions comme La Princesse de Trébizonde d’Offenbach et l’étonnant Eugène Onéguine mis en scène par Marie-Eve Signeyrole… Avant de nous offrir l’an prochain une Butterfly qui ne laisse pas que d’intriguer, l’arrivée de l’équipe formée par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil nous offre un objet inclassable, qui n’est ni un opéra, ni un concert mis en espace. Si le Peer Gynt d’Ibsen est reconnu comme un des chefs-d’œuvre de la littérature occidentale, désormais régulièrement montés par les théâtres, la musique de scène composée par Grieg à la demande du dramaturge pâtit d’une réputation de mièvrerie liée à son utilisation commerciale par la publicité. C’est donc aussi l’occasion de réviser notre opinion sur une partition que l’on entend rarement dans son intégralité, et pratiquement jamais dans le contexte pour lequel elle a été écrite.

Excellente proposition, donc, que de présenter la pièce d’Ibsen dans une version forcément raccourcie (les représentations sans musique sont souvent très longues), pour créer un spectacle où l’amateur de musique est comblé sans jamais trouver le temps long. C’est Alain Perroux qui a établi ce texte, jouant à la fois sur les archaïsmes langagiers et sur les échos que certaines situations peuvent susciter aujourd’hui (chacun appréciera comme il convient la préférence nationale des Trolls, qui s’abreuvent d’urine de vache, forcément délicieuse puisqu’elle est produite « chez nous »). Pour narrer les aventures d’un (anti-)héros coureur de jupons, qui se voudrait roublard mais se révèle naïf, et qui finit, comme Candide, par retrouver sa bien-aimée mais privée de tous ses charmes par les vicissitudes de l’existence, le collectif Clarac-Delœuil > le lab place l’orchestre au milieu d’un labyrinthe de passerelles de bois blond, devant une façade de maisonnette où sont projetées des vidéos tournées en Norvège (paysages neigeux, voyage en avion…) ou montrant en direct les objets manipulés par les protagonistes. Les clins d’œil sont nombreux, les costumes mi-folkloriques mi-fantaisistes, et le drapeau norvégien est partout, jusque sur la tenue des choristes et des instrumentistes. L’action est à la fois jouée et relatée, par des acteurs-récitants-chanteurs, et il faut saluer la réussite de l’intégration des différentes catégories au sein d’un tout cohérent.


© Thierry Laporte

Trois solistes pour les trois airs écrits par Grieg. A Norma Nahoun échoit la célébrissime « Chanson de Solveig », mélodie simple et chargée de nostalgie, que la soprano interprète avec la pureté requise, d’une voix claire et sans effets intempestifs. Marie Kalinine cumule les fonctions de narratrice, d’actrice et de chanteuse, et prête à Anitra un timbre voluptueux (même ses talents de dessinatrice, bien connus des lecteurs de son blog, sont ici exploités). Non content d’être un Roi des Trolls plein de truculence, Philippe Estèphe chante avec beaucoup de délicatesse la sérénade du héros, seul moment où il se substitue au comédien Thomas Gornet, Peer Gynt aussi à l’aise dans le sarcasme que dans l’émotion (la mort d’Åse en est un fort bel exemple). L’acteur est fort bien secondé dans sa tâche par ses consœurs Marie Blondel et Amélie Esbelin, qui se chargent de tous les autres personnages.

Du Chœur de l’Opéra de Limoges sont issus les chanteurs chargés de deux ensembles : un charmant trio de jeunes filles et le bref duo du Voleur et du Receleur. Le chœur se distingue également par ses interventions impeccablement réglées : après avoir formé une savoureuse troupe de Trolls, ils entourent les derniers moments du spectacle d’une ferveur quasi religieuse.

L’Orchestre de l’Opéra de Limoges se régale de cette succession de pages brèves et bien caractérisées, qui font les beaux jours des concerts populaires depuis la fin du XIXe siècle. On remarque en particulier la saveur fruitée des flûtes, clarinette et hautbois, sous la direction fine de Nicolas Chalvin qui évite tout pathos superflu au cours de cette soirée stimulante.

 

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