Nous n'avons pas été coupables

Pelléas et Mélisande - Bochum

Par Laurent Bury | ven 18 Août 2017 | Imprimer

Fondateur de la Ruhr Triennale à la demande du gouvernement de Westphalie, Gérard Mortier eut l’étrange idée de proposer des opéras dans une vaste usine désaffectée, lieu certes impressionnant mais peu propice à la musique, non seulement parce que son acoustique inhospitalière impose une sonorisation de tous les artistes, mais aussi parce que la pluie peut produire un vacarme qui entre très vite en concurrence avec ladite musique. Ces conditions rendent difficile de juger la prestation des uns et des autres, ou du moins obligent à l’évaluer selon des critères différents de ceux qui s’appliqueraient dans une salle traditionnelle.

En l’état, Sylvain Cambreling, qu’on a pu entendre diriger Pelléas et Mélisande à Paris il y a une douzaine d’années, propose une interprétation très analytique de la partition, où chaque famille d’instruments semble mise en relief (effet de la sonorisation ?). Direction très symphonique, qui privilégie aussi les intermèdes orchestraux, sans toutefois que les chanteurs ne soient couverts par l’orchestre, effet (positif) de la sonorisation là aussi.

L’immensité de la scène, où l’orchestre est intégré dans une structure en forme d’escalier, et l’amplification permettent aussi à Krzysztof Warlikowski d’utiliser tout l’espace, y compris en promenant les chanteurs à des endroits très éloignés du public, où on ne pourrait plus les entendre correctement s’ils n’étaient sonorisés. En parallèle, un immense écran occupant tout le fond de la salle permet de voir en gros plan, ou sous un angle différent, ce qui se passe sur la scène, contrepoint dont le metteur en scène joue avec une réelle virtuosité. S’interrogeant sur la pièce de Maeterlinck, Warlikowski a choisi de mettre en avant le drame d’une famille de grands bourgeois en pleine décadence, mais aussi et peut-être surtout sur le personnage de Golaud. Loin d’être âgé et distant, le frère aîné de Pelléas est ici un homme jeune et passionné, uni depuis longtemps à Mélisande par un amour ardent et physique, que gâte seulement sa jalousie brutale et aveugle. Si Pelléas est bien attiré par sa belle-sœur, plus paumée qu’énigmatique, Mélisande, elle, n’éprouve manifestement aucune attirance pour le malheureux, avec sa tignasse à la Brice de Nice et son costume blanc évoquant une tenue de scène de Claude François. Quand elle dit à Golaud « Nous n’avons pas été coupables », c’est bien la vérité qu’elle profère : il ne s’est rien passé entre eux. Pelléas aurait bien voulu, mais elle, perdue dans un état névrotique chronique, n’en avait que faire.


P. Addis, L. Melrose, B. Hannigan, F.-J. Selig © Ben Van Duin / Ruhr Triennale

Cette lecture repose avant tout sur les qualités de comédiens des chanteurs réunis pour l’occasion. On saluera donc en premier lieu la performance de Leigh Melrose, Golaud chargé d’un monologue parlé en guise d’introduction, épreuve qu’il surmonte avec un brio déconcertant. S’il est, de tous, celui dont le français reste le plus perfectible, sa jeunesse physique et vocale rompt agréablement avec une certaine tradition. Au même niveau d’excellence dans son jeu quasi cinématographique, Barbara Hannigan compose une Mélisande troublante, tantôt sirène en robe de vamp qui offre à Pelléas sa perruque, tantôt alcoolique indécise et soumise à Golaud. Arrivé in extremis en remplaçant du titulaire initialement prévu, Philip Addis ne peut ici s’imposer que par sa voix et non par son physique d’éternel adolescent, la mise en scène ayant choisi de détourner de lui la sympathie du public, ou du moins de faire du personnage un égaré, presque aussi déboussolé que celle sur laquelle il fantasme en vain. Si Franz-Josef Selig est aujourd’hui Arkel des deux côtés du Rhin, c’est bien grâce à son français impeccable et à l’infinie douceur qu’il est capable de mettre dans le discours d’un vieux roi d’Allemonde nettement moins cacochyme que souvent. Après sa participation au Trionfo del tempo e del disinganno, Sara Mingardo poursuit son itinéraire warlikowskien, et phrase avec art sa lecture de la lettre, la production lui permettant d’être présente en scène bien au-delà de ce que prévoit le livret. Médecin sans reproche de Caio Monteiro, Yniold étant confié à un membre du chœur d’enfants de Dortmund, au français parfois exotique mais bon chanteur.

Evidemment, les contempteurs de Warlikowski n’auront pas manqué de relever que la fontaine des aveugles et la grotte sont remplacés par l’inévitable rangée de lavabos, où Golaud culbute Mélisande après l’avoir emmenée hors du bar qui tient lieu de forêt et où des employés d’un abattoir viennent laver leurs gants maculés de sang au moment où Yniold aperçoit des moutons. La densité du jeu d’acteurs instauré entre les protagonistes devrait néanmoins leur permettre de ne pas s’en formaliser outre mesure, et de retenir les images fortes de ce spectacle, comme la mort des deux rôles-titre, étendus sur la même table, devant laquelle vient se prosterner une vieille SDF, figurante qui incarne une sorte de double hypothétique de Mélisande si celle-ci avait eu le temps de poursuivre son errance pendant quelques décennies de plus.

 

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