Pour Serge Baudo et les chanteurs

Pelléas et Mélisande - Toulon

Par Maurice Salles | ven 29 Janvier 2016 | Imprimer

Notre mémoire était-elle fidèle ? Elle nous disait que les mises en scène que René Koering s’était attribuées lorsqu’il était surintendant des Opéras de Montpellier n’avaient pas constitué des réussites artistiques indéniables. Aussi étions-nous circonspect à l’idée de découvrir ce Pelléas et Mélisande créé à Nice en 2013. Nous avions raison de l’être. On retrouve la même désinvolture de traitement qui fut infligée à un Rigoletto. A Vladimir Jankélévitch, le penseur et musicien qui affirmait que le metteur en scène « ne connaît pas mieux la volonté de Debussy que Debussy lui-même » René Koering aurait probablement ri au nez. Apprenons donc à tous les fervents de l’œuvre qui n’auront pas le bonheur de profiter de cette reprise à Toulon que Mélisande arrive en scène à bicyclette, de l’air tranquille de quelqu’un qui se promène, qu’ Arkel arbore, au premier acte, un feutre noir à la manière des mafieux, qu’elle chante « j’ai les mains pleines de fleurs » les mains vides, que la fontaine est laissée à l’imagination des spectateurs et qu’il faudrait laper pour y boire, que la tour est une sorte d’estrade-perchoir d’où ne pendra qu’un châle en guise de chevelure, que la progression du refus d’être touchée à l’acceptation de l’être ne respecte pas les étapes, que l’anneau de Mélisande ne tombe pas dans la fontaine mais qu’elle l’y jette, et qu’au lieu de fuir dans la forêt après la mort de Pelléas, elle s’abat sur lui en hurlant telle Tosca sur Mario avant de se jeter dans les bras de Golaud, qu’elle meurt mais aussitôt après quitte le fauteuil qui tenait lieu de lit et s’éloigne, peut-être pour recommencer ailleurs la même vie, mais ça n’arrivera pas à Golaud, dont le suicide, annoncé en ouverture par une pantomime, s’effectue à l’aide d’un fusil en présence d’un Yniold attentif et perplexe.

Comme, de surcroit, René Koering signe aussi les costumes, c’est toute une garde-robe qui défile, pour l’essentiel réédition de la mode au tournant des années 60, Pelléas et Mélisande étant les plus gâtés en nombre de tenues différentes. Mais à habiller les personnages d’une manière qui les situe dans le temps – seul le majordome y échappe, mais il n’est pas de la distribution originale - René Koering saute à pieds joints dans ce que Debussy refusait absolument. Des vêtements si définis et si nombreux, comme il convient logiquement à leur rang social, tirent les personnages vers un conformisme incompatible avec le mystère que le musicien voulait leur conserver, quand il refusait de les identifier trop clairement à des motifs musicaux répétés et qu’il combinait ces motifs pour en quelque sorte dissoudre les individualités. En négligeant la volonté maintes fois exprimée de Debussy, René Koering, parce qu’il est aussi compositeur, se situe-t-il par rapport à l’auteur ? On laisse le lecteur tirer ses propres conclusions. Sans doute, pour être honnête, faut-il signaler quelques idées, comme celle de laisser Golaud dans une ombre si dense que Mélisande ne sait pas où le situer quand il l’interpelle, ou la sortie du souterrain où la rapidité de Golaud semble trahir son désir d’y abandonner Pelléas, mais pour ces intuitions justes, que de choses inutiles, comme le repas d’Arkel et le ballet des servantes, qui prive la lecture de la lettre de la densité et de l’intimité que dit la musique. Souvent la direction d’acteurs tire la représentation vers le réalisme, alors que la tragédie est d’abord intérieure, et ce que l’on voit s’apparente à un drame bourgeois. Quant à outrepasser l’œuvre, Mélisande cherche sans manières à séduire Pelléas, comme une femme qui sait ce qu’elle veut, jusqu’à le gêner. L’innocente devient ici une femelle décidée prête à répondre aux encouragements éventuels.

Comme il a le sens de la famille, René Koering a souvent engagé son fils pour réaliser les décors de ses mises en scène. Hors du fief paternel voici Virgile Koering contraint de donner le meilleur de lui-même. Il propose des espaces, clos de hautes cloisons ou ouverts de béances géométriques, qui tiennent du bunker plus que du château immémorial. La haute porte en lames de bois disposées en jalousie géante en devient un élément récurrent. Nous avons déjà mentionné les à-peu-près dans la représentation de la fontaine et de la tour. Il faut évoquer les projections vidéos qui font défiler des nuages, pleuvoir les étoiles, bouillonner les vagues, tournoyer les oiseaux, brûler les arbres et tomber la neige en rafales. Si on est sensible à l’intention illustrative, on perçoit mal en quoi ces succédanés de réel enchaînés les uns aux autres contribuent à l’atmosphère mystérieuse, que la musique suffit à suggérer et dont ils distraient. Il serait injuste d’oublier la part importante des lumières de Patrick Méeüs dans la valorisation et l’efficacité du décor, en particulier dans la scène initiale, celle de la grotte et celle des souterrains.


Guillaume Andrieux (Pelléas) et Laurent Alvaro (Golaud) © Frédéric Stephan

Satisfaction sans mélange, en revanche, du côté de la distribution. Dans le court rôle du médecin et la réplique du berger la voix profonde de Thomas Dear impressionne. Chloé Briot fait l’enfant avec brio, tant par la clarté de sa voix que par son jeu, d’une expressivité constamment juste. Le tailleur Chanel de Cornelia Oncioiu semble plus l’uniforme d’une riche bourgeoise que celui d’une reine appliquée à transmettre fermement ce qu’elle a appris, et la voix sonne plus maternelle qu’autoritaire, avec une diction des plus claires. Dans la scène où elle lit la lettre de Golaud, Nicolas Cavallier est à table et semble peu impliqué, comme si ce chef de gang – son feutre en tête éveille en nous des clichés – trouvait subalternes les informations données par Golaud et les sentiments de Pelléas envers son ami malade. Il se rachète au quatrième acte, où Arkel se montre pathétique, dans ses regrets informulés et la polysémie de son élan envers Mélisande. Sophie Marin-Degor, après un début où la voix sonne presque stridente, peut-être pour exprimer une panique difficile à déceler tant l’apparence semble calme, incarne parfaitement cette Mélisande dont la féminité et la sensualité s’accentuent de scène en scène et qui semble plus désireuse que Pelléas du contact physique. Le rôle est sien depuis longtemps et on a beau ne pas être d’accord avec la proposition du metteur en scène on ne peut tenir rigueur à l’interprète de s’y engager entièrement. Le malheureux, le complexe Golaud est nourri par la voix et le jeu de Laurent Alvaro d’une humanité qui est bien celle du malheureux témoin frustré des affinités électives desquelles il est exclu. Bouleversant dans la scène où il interroge Yniold, il parvient à maintenir le personnage sur le fil sans qu’il bascule dans l’insupportable tout en nous communiquant sa douleur. Une grande prestation. Aussi admirable mais si différente celle de Guillaume Andrieux qui possède une grâce qui lui permet d’échapper au ridicule latent de changements de tenue si fréquents qu’ils pourraient tirer le personnage vers un souci frivole des usages et des modes. Si Pelléas était un jeune dandy épris de son image, serait-il l’âme sœur de Mélisande ? Ce cœur pur, cet être très bon est l’innocence, peut-être l’ignorance, dans le domaine des rapports amoureux. Cette sincérité, l’interprète la rend immédiatement sensible, par sa voix et par son jeu, et cette grâce évidente.

Mais si le titre met en vedette Pelléas et Mélisande, le véritable héros était dans la fosse. Sa longévité artistique fait de Serge Baudo un des grands témoins du siècle dernier, et penser qu’il dirigeait Pelléas et Mélisande en 1962 à Milan à la demande de Karajan éveille le frisson qu’on éprouve en présence des passeurs vers le sacré. Mais Serge Baudo ne se complaît ni dans le passé ni dans les comptabilités : de toute façon il a perdu bon nombre d’archives dans un déménagement. Seul compte, tant que cela lui est possible, le contact avec l’orchestre. Il connait bien celui de Toulon et il se donne tout entier à son art comme un prêtre à son sacerdoce. La communion entre lui et les musiciens est d’emblée perceptible et ne se dément pas un instant, pas plus que sa vigilance. Seule notre position largement excentrée induira probablement la perception de quelque anomalie pour des instruments installés dans des loges et nous fera souhaiter que les attaques soient, çà et là, encore plus subtiles, pour ressentir cette impression merveilleuse de musique qui naît sans que l’on sache exactement d’où. Mais l’influx requis lorsque la marée de l’orchestre fait entendre le tumulte des sentiments est bien là, tensions superbement libérées et contrôlées. Evidemment, entre l’idéal poursuivi par Debussy et sa réalisation, il y a les facteurs humains, susceptibles selon les jours de s’en approcher plus ou moins. Serons-nous plus royaliste que le roi ? La satisfaction visible de Serge Baudo le dit sans tergiverser : tout allait aussi bien que possible. Au moins musicalement et vocalement, un Pelléas de millésime !

 

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