Mise en scène sans couleur, partition sans lyrisme

Pinocchio - Bruxelles (La Monnaie)

Par Claude Jottrand | mar 05 Septembre 2017 | Imprimer

C’est en présence du Roi et de la Reine des belges qu’on a célébré mardi soir la réouverture du Théâtre Royal de la Monnaie, après deux ans de travaux destinés à moderniser les installations et augmenter le confort des spectateurs. Et pour célébrer l’événement, c’est la dernière création de Philippe Boesmans, Pinocchio créé cet été même à Aix, qui a été choisie. Souverains belges, compositeur belge, chef belge, le très international théâtre bruxellois jouait pour la circonstance la carte nationale.

Si l’image qui vous vient à l’esprit en entendant le nom de Pinocchio est celle d’un candide pantin aux yeux bleus avec une plume à son chapeau, oubliez-là bien vite ! Le livret de Joël Pommerat, écrit en 2008, retient du personnage de Collodi et de ses aventures une version beaucoup plus sombre que celle de Walt Disney, même si les ingrédients sont les mêmes : confronté à la cruauté du monde, le jeune héros finira par trouver la voie de la sagesse grâce à l’amour de son créateur, mais après bien des vicissitudes.

Bien sur, le propos du dramaturge dépasse de beaucoup la simple fable destinée à corriger les enfants menteurs ou à leur donner l’envie d’aller à l’école. Hélas, en voulant « moderniser » son langage, c’est à dire en adoptant le français très relâché qu’on parle dans les cours de récréation, Pommerat écrivain produit un livret particulièrement dépourvu de séduction poétique ou littéraire et qui ne s’accorde guère aux subtilités de la musique de Boesmans.

Très peu de lumière, pas de décor et pour ainsi dire pas de couleur, c’est un spectacle en noir et gris, comme souvent dans le théâtre de Pommerat, qu’il livre aux spectateurs ; et si certains tableaux font preuve d’une belle virtuosité de mise en scène, avec l’appui des vidéos de Renaud Rubiano notamment, d’autres échappent quasiment au regard tant la lumière est chichement dispensée. Cela n’empêche pas de susciter de très vives émotions visuelles lorsque les situations le permettent, mais ces moments réussis se trouvent un peu dilués dans l’ensemble du spectacle. Malgré sa durée limitée à moins de deux heures, on n’évite pas certaines longueurs.

Partition éminemment composite, kaléidoscope fait d’un peu tout sauf de véritable opéra, sorte d’apologie musicale de la mixité des genres – chacun des 25 tableaux (un prologue, 23 scènes et un épilogue) dans un style différent, certains très réussis – l’œuvre de Boesmans, malgré une dimension onirique assez séduisante et une grande originalité fantaisiste, pêche par un manque de cohérence et d’unité qui permettrait à l’auditeur de la considérer dans son ensemble. L’utilisation très à propos d’un séduisant leitmotiv primesautier pour le personnage de Pinocchio, la recherche permanente de couleurs orchestrales, en particulier aux vents et aux percussions, et les très abondantes citations, parfois cocasses, puisées principalement dans le répertoire français du XIXe siècle, ne suffisent pas tout à fait à en faire une réussite complète. Tenant du mélodrame par ses longs passages de récits parlés, du spectacle de tréteaux, de l’opéra comique, du music hall, mais aussi du répertoire de la variété, avec en plus l’incursion de musiques extra occidentales, la partition ne comporte pour ainsi dire aucun duo, aucun ensemble. Les interventions des chanteurs, hormis celles de la fée, sont dépourvues de lyrisme (est-ce délibéré ?), quand il ne s’agit pas tout simplement de dialogues parlés ou de sprechgesang avec un support orchestral réduit au stricte minimum. L’impression générale serait plutôt qu’il s’agit d’une pochade, une fantaisie écrite dans l’humour et la désinvolture, sans grand souci de formalisme. On en vient à regretter le lyrisme subtilement poétique de Wintermärchen ou le souffle dramatique intense de Julie (par exemple), des partitions qui, par comparaison, paraissent plus abouties.


Stéphane Degout (le directeur de la troupe) © Hofmann

Malgré l’abondance des personnages, six chanteurs suffisent à compléter la distribution. C’est de très loin Stéphane Degout qui domine la troupe, tenant quasiment le spectacle sur ses épaules, par une présence scénique très intense, des interventions vocales d’une chaude sobriété et comme toujours chez ce chanteur une diction parfaite. A ses côtés, Vincent Le Texier se montre très émouvant dans le rôle du père. Yann Beuron, à qui on n’a confié que des rôles de mauvais, relève le défi avec humour, mais ne trouve guère d’occasion pour l’épanchement lyrique. Du côté des voix féminines, Chloé Briot, qui assure le rôle titre, y met ce qu’il faut de gouaille et d’entrain, avec une voix un peu aigre par moment (est-ce l’abondance des passages parlés qui fatigue ainsi l’instrument ?). Seul rôle véritablement lyrique de la partition, la fée, chantée par la soprano colorature Marie-Eve Munger, déploie avec brio une voix pleine de charme malgré quelques imprécisions de justesse et une diction moins claire. La jeune Julie Boulianne s’acquitte fort bien du rôle de la chanteuse de cabaret un peu pompette ; espérons la revoir bientôt dans des emplois de plus grande envergure.

L’orchestre réduit à dix-neuf musiciens plus leur chef et les trois musiciens de plateau, parvient à rendre la diversité des propositions musicales avec beaucoup de talent, s’adaptant à tous les genres, et mettant en lumière avec autant de conviction qu’il peut l’atmosphère onirique de la partition. Patrick Davin dirige ce petit ensemble avec beaucoup de précision et d’entrain, passe avec humour d’une citation à l’autre, et cherche manifestement lui aussi à assurer la cohérence globale de la partition, à travers la diversité des propositions du compositeur.

 

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