Y'a (pas) tout

Rameau - Platée - Versailles

Par Clément Mariage | sam 28 Mai 2022 | Imprimer

Comme le remarquait déjà Thierry Verger lors de la création de ce spectacle à Toulouse, la Platée mise en scène par Corinne et Gilles Benizio (alias Shirley et Dino) et dirigée par Hervé Niquet met tout amateur de la musique de Rameau dans l’embarras. En effet, le spectateur assiste à une production réussie, malgré ses faiblesses et ses facilités, mais il n’est pas certain que la musique de Rameau sorte grandie de l’expérience.

Une fois les lumières baissées, avant même de lancer l’ouverture, Hervé Niquet, qu’on sait facétieux depuis toujours, se tourne vers le public pour demander si l’assemblée comprend un roi dans ses rangs. Hélas, ce soir-là, nul roi n’a fait le déplacement à l’Opéra Royal de Versailles. Et le chef de conclure que, puisqu’à l’Académie royale de musique on ne jouait les prologues que si le roi ou un membre de la famille royale était présent dans la salle, le prologue de Platée ne sera pas joué ce soir. 

Sous ce prétexte musicologique (certes véridique, mais nous n’étions pas plus à l’Académie royale de musique que nous n’étions en présence d’un roi) et la prétention de bousculer les codes, le chef et les metteurs en scène nous privent de ce qui est sans aucun doute le plus beau prologue de Rameau, parfaitement relié dramatiquement au reste de l’ouvrage et d’une verve musicale inégalée. S’ensuit devant le rideau un défilé des interprètes et du régisseur incarné par Dino faussement scandalisés de cette coupe faussement arbitraire. De même, un peu plus loin dans le spectacle, Hervé Niquet interrompt « Mademoiselle Platée » pour lui demander d’arrêter de chanter les récitatifs : ils sont ensuite pour la plupart remplacés par des dialogues parlés. De plus, alors qu’ils coupent dans la partition de Rameau, le chef et les metteurs en scène ajoutent d’autres morceaux en guise de divertissement, comme un extrait de la Danse des heures issue de La Gioconda de Ponchielli, ou bien tel tube pop français ou latino-américain. 


© Mirco Magliocca

Loin de nous l’idée de s’ériger en gardien de l’intégrité ramiste absolue, car il serait malhonnête de ne pas avouer que tout ceci forme un joyeux chaos réjouissant et bien ficelé. Mais l’on peut regretter par ailleurs que cette volonté de « casser les codes » de l’opéra se fasse à partir d’une kyrielle de codes burlesques éculés : les hommes en tutus qui dansent (évidemment mal) sur Ponchielli, les touristes égarés sur le plateau qui volent des fruits en plastique, le chef que l’on découvre chaussé de tongs lorsqu’il se rend sur le plateau pour déplacer un meuble, sont autant de lieux communs comiques qui affadissent cette ambition de « mettre le bazar ». Car il ne faut pas oublier qu’en plus d’être une farce, Platée est un travestissement de tragédie lyrique et la « grande manière » de l’opéra n’est ici pas à proprement parler parodiée ou rabaissée, mais seulement remplacée par des éléments burlesques qui sont le plus souvent eux-mêmes déjà des conventions grossières.

Ces réserves émises, on doit saluer le métier des metteurs en scène qui manient ces conventions avec adresse et présentent un spectacle chamaré, vivant, qui ne souffre d’aucun temps mort. L’action est transposée dans une favela d’un pays latino-américain, où Platée habite, se montrant en déshabillé sur son balcon au début de l’action, situé au-dessus d'une épicerie « Y’a tout ». Elle apparaît moins comme une nymphe régnante que comme une coqueluche locale, qui suscite la sympathie des autres habitantes des lieux. Les costumes bigarrés des choristes font songer à l’esthétique de la movida madrilène et les hommes étant eux aussi vêtus de robes bariolées, on ne peut s’empêcher de voir ici et là des références au cinéma d’Almodóvar, notamment un très net écho au personnage travesti de Miguel Bosé dans Talons aiguilles (perruque blonde, robe en strass et gilet rouges). 

Les dieux sont présentés en personnages de cabaret : Jupiter surgit, après être apparu à Platée en Superman et en oiseau multicolore, de derrière un rideau rouge en diable de music-hall, et Momus se fait meneur de revue plein de charmes. La Folie est une danseuse rock et punk qui troque la lyre d’Apollon contre une guitare électrique, qu’elle finit par briser au sol à la fin de son premier air. L’ouvrage se conclut dans une sorte de restaurant italien kitschissime avec copies de statues antiques, qui pourrait tout aussi bien servir de décor pour une Belle Hélène déjantée, où Jupiter prend place en Elvis sur le retour.

Tous les interprètes sont dirigés avec précision et font montre d’une vis comica qui a certainement dû être soutenue par l’expérience scénique de Shirley et Dino. Les danseurs du ballet de l’Opéra national du Capitole, sous l’égide de leur directeur Kader Belarbi, s’insèrent parfaitement dans les scènes d’ensemble et leur chorégraphie est d’une belle musicalité et d'une grande variété, ce qui fait des morceaux dansés de cet « opéra-ballet bouffon » de très beaux moments de théâtre. On se prend d’ailleurs à rêver qu’un jour l’Opéra de Paris fasse appel à sa propre compagnie pour danser les ballets des œuvres lyriques programmées, comme l'Opéra national du Capitole (imaginons par exemple un Castor et Pollux avec le Corps de ballet ou un Robert le Diable avec Dorothée Gilbert en nonne Hélèna…).

L’abattage de l’équipe musicale contribue également à la fortune d’un spectacle dont on a par ailleurs relevé les scories. Mathias Vidal, surtout, endosse là l’un des rôles de sa vie. D’une aisance scénique totale, il dresse un portrait riche de la nymphe érotomane et nymphomane, sachant être à la fois grotesque et touchant. En ce sens, la dernière scène, qui voit la tromperie de Jupiter s’achever en laissant Platée humiliée, fait naître une émotion désarmante chez le spectateur, tant l’interprète aura su gagner la sympathie du public. On aimerait, comme Hervé Niquet, monter sur scène et prendre la nymphe dans nos bras pour la consoler. On regrette d’autant plus l’élimination de certains récitatifs qu’on avait là en Vidal le plus grand des diseurs pour les mettre en valeur. Le verbe toujours haut et clair, il est à l’aise sur l’ensemble de la tessiture, malgré quelques faiblesses de projection qu’on ne lui connaissait pas vraiment et qui peuvent être dues à son positionnement sur le plateau. 

Autre haute-contre et diseur remarquable, Pierre Derhet est un Mercure qui se démarque assurément. À ses côtés, Marc Labonnette est un Cithéron plein de qualités et Jean-Vincent Blot un Jupiter autoritaire et amusant, quoique son type d’émission très large ne siée pas tout à fait au style ramiste. Jean-Christophe Lanièce a une singularité vocale moins marquante, même si une voix de baryton si claire est assez rare, mais il possède un tel abattage scénique que son Momus ne peut que plaire. 

Marie Perbost peut laisser libre cours en Folie à toute son extravagance. Pleine d'assurance, on la sent qui se régale d'interpréter ce personnage. La voix est joliment colorée, avec ce qu'il faut de moelleux dans le timbre, les graves assurés et le phrasé soigné. Marie-Laure Garnier est une Junon désopilante, dont la voix capiteuse et la largeur d'émission peuvent sembler surdimensionnées pour le rôle, mais qui donnent au personnage un aspect démesuré. Quant à Lila Dufy, même si elle ne fait que de très brèves apparitions, elle possède une fraîcheur remarquable et une présence scénique indéniable.

Très complices, Hervé Niquet et les instrumentistes du Concert Spirituel déploient dans la fosse tous les charmes de la musique de Rameau (et il est certes amusant d'entendre aussi cet orchestre jouer du Ponchielli sur boyaux et instruments à vents anciens...). Le geste est incisif, parfois un peu précipité, notamment dans l'ensemble « Hymen, hymen » où le tempo est si rapide qu'on entend à peine l'édifice harmonique mis en place par Rameau. Cependant, le génie du compositeur se fait entendre dans les sonorités colorées qui s'exhalent de l'orchestre : les bassons (par quatre !) gouleyants, les flûtes ardentes, les cordes chatoyantes... Tous les pupitres portent la saveur sonore des instruments baroques à son incandescence, sans perdre de vue la conduite d'un phrasé tantôt souple, tantôt tranchant. Enfin, quel dommage de ne pas avoir pu entendre plus longtemps un continuo si tendu et expressif ! 

 

 

 

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