Anne, ma sœur Anne, a du poil au menton

Raoul Barbe-Bleue - Trondheim

Par Laurent Bury | mer 14 Novembre 2018 | Imprimer

L’opéra-comique du XVIIIe siècle est un genre dont il est malaisé de retrouver le sel. Si la tragédie lyrique est désormais solidement revenue sous le feu des projecteurs, les spectacles comiques de l’Ancien Régime peinent à prendre le même chemin, soit à cause de l’abondance du texte parlé, qui complique la tâche pour les chanteurs, soit parfois à cause du faible intérêt des partitions. Avec un compositeur comme Grétry, évidemment, le problème n’est pas d’ordre musical, car la délicatesse quasi-mozartienne de son discours échappe à ce reproche. Quid du livret, alors ? L’histoire de Barbe-Bleue est suffisamment connue pour qu’on sache à peu près à quoi s’en tenir, même si le conte de Perrault a été mis par Sedaine à la sauce de l’époque. Tout commence avec deux bergers sauvés par Vergi, jeune noble désargenté, dont les amours avec la belle Isaure sont contrariées par leurs problèmes financiers. Autre nouveauté : la sœur Anne, qui ne voit rien venir, est trépassée, et c’est Vergi qui se substituera à elle pour mieux rendre visite à la dame de ses pensées, une fois celle-ci mariée au riche Raoul.

Au printemps 2017, l’ensemble Les Monts du Reuil avait ressuscité cette œuvre, avec un orchestre réduit à quelques instrumentistes, et dans une mise en scène résolument sérieuse, qui ancrait l’œuvre du côté des opéras à sauvetage, l’héroïne évitant in extremis une mort certaine. Pour monter cette fois Raoul Barbe-Bleue avec des effectifs plus substantiels, le Centre de musique baroque de Versailles s’est associé au festival de musique ancienne de Trondheim, en Norvège. C’est dans un théâtre postérieur d’à peine 20 ans par rapport à la création de l’opéra-comique de Grétry que l’œuvre est interprétée par l’Orkester Nord, sous la direction de Martin Wåhlberg, qui fait à cette occasion ses véritables débuts en tant que chef, ce qui explique la grande prudence de sa direction, qu’on pourrait parfois souhaiter plus dynamique. Tout s’entend dans cette salle historique à l’acoustique assez sèche : c’est dans un lieu tout autre que sera réalisé l’enregistrement prévu dans la foulée de cette production.


C. Santon-Jeffery, F. Rougier © DR

Et pour la mise en scène, le CMBV a fait le choix de la franche comédie et du spectaculaire. Cécile Roussat et Julien Lubek se sont notamment distingués par une vision assez originale de Didon et Enée. On retrouve ici leur goût pour le cirque, la magie et la fantasmagorie, avec un résultat où l’humour est constamment présent. Les deux frères d’Isaure sont des fantoches grotesques, le travestissement de Vergi en Anne est traité sur un mode franchement cocasse, tandis qu’Osman, serviteur de Barbe-Bleue, devient une sorte de tapis animé, source d’effets comiques assez irrésistibles. Son maître, en revanche, est un Nosferatu inquiétant, sans un seul poil au menton, mais escorté de créatures mi-sinistres, mi-ridicules, sortes de vautours humains. Le divertissement offert à Isaure à la fin du deuxième acte, avec ses personnages à tête d’animaux tout droit sortis des gravures de Granville, est un pur ravissement. Et le drame reprend ses droits au dernier acte, même si la fin heureuse de rigueur ne fait aucun doute.

Avec Isaure, Chantal Santon-Jeffery se voit confier un rôle qui, s’il ne sollicite pas excessivement l’aigu de sa tessiture, n’en est pas moins lourd par la présence à peu près continuelle qu’il exige : l’héroïne ne quitte pratiquement jamais la scène et chante d’un bout à l’autre de l’œuvre, avec plusieurs solos dont un « air des bijoux » lors duquel elle se laisse conquérir par les présents de son riche prétendant. Le rôle-titre est moins présent, mais Mathieu Lécroart dispense une belle leçon de chant, par la clarté de son émission et la netteté de sa diction. Passant de Tintin à Mary Poppins dans les tenues que lui impose le spectacle, François Rougier assure sans difficulté le rôle de Vergi. Manuel Nuñez Camelino est le plus déjanté des tapis, sinon volants, du moins marchants. Enguerrand de Hys et Jérôme Boutillier réussissent à être hilarants dans le très court rôle des frères d’isaure, et l’on remarque en bergers Marine Lafdal-Franc et Eugénie Lefebvre, cette dernière bénéficiant en outre d’un air dans le divertissement. Il serait injuste de ne pas inclure dans les bravos les acrobates Alex Sander Dos Santos et Adèle Alaguette : même s’ils ne chantent pas, leur contribution est indispensable à la réussite de ce spectacle, notamment lors de la très gothique apparition des précédentes femmes de Barbe-Bleue. Espérons que quelques théâtres français auront la bonne idée d’accueillir cette production, dont une reprise s’impose.

 

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