Toute première fois

Récital Anita Rachvelishvili, David Aladashvili - Paris

Par Christophe Rizoud | mer 28 Octobre 2015 | Imprimer

Etait-ce vraiment la première fois qu'Anita Rachvelishvili chantait à Paris ce mercredi 28 octobre ? C'est en tout cas la première fois que nous applaudissions la mezzo-soprano géorgienne, révélée en 2009 dans Carmen à La Scala – elle avait 25 ans. Au Théâtre Pierre Cardin – salle inhabituelle pour une chanteuse que les plus grandes scènes s'arrachent désormais –, elle proposait lors d'une soirée à vocation caritative un bouquet de mélodies : Taktakichvili, Duparc, Rachmaninov, Fauré, De Falla enchaînés sans pause, interrompus simplement par les applaudissements d'un public peu rompu aux codes des concerts classiques. La Géorgie plus que la musique semble avoir motivé le déplacement avenue Gabriel et, entre chuchotements intempestifs, gémissements d’enfants et lumières de smartphones, la concentration n'est pas à son maximum, tout au moins au début du concert.

Pourtant David Aladashvili sait installer dès le départ une complicité, par son piano dont la virtuosité est malice, et par la manière d'annoncer chacun des compositeurs interprétés, dans un français sympathique parsemé de quelques mots anglais lorsque le vocabulaire vient à lui manquer. Il raconte aussi sa rencontre avec Anita Rachvelishvili à New York. Lui, étudiant impressionné par cette jeune compatriote promue diva à un âge où d'autres occupent encore les bancs du conservatoire ; elle, déjà magnifique, un peu Marianne James, un peu Anna Magnani ; l’un et l’autre découvrant leur complicité musicale autour de la Chanson géorgienne de Rachmaninov. Il passe un frisson de nostalgie lorsqu'ils l'interprètent ce soir comme s'ils partageaient de nouveau l'émotion qu'ils avaient alors ressentie. Auparavant la fameuse vocalise, que l'on a plus souvent l'habitude d'entendre chantée par des sopranos coloratures, a été déroulée en un long souffle suspendu. Subjugue non la pureté comme souvent mais la musicalité et le trait multicolore de la ligne, telles ces courbes sinueuses que dessinent sur le papier blanc des crayons à la mine arc-en-ciel.

Duparc, magnifié par la vénusté du timbre et l'unité des registres, souffrait d'une articulation confuse du français. Les sentiments étaient lisibles mais les mots incompréhensibles. Fauré se présente plus précis, par les nuances et l’attention portée au texte, avec un legato parfait et une délicatesse qui laisse planer le doute quant à la nature (ir)réelle de la voix. Mezzo-soprano vraiment ? Lorsque le son est ainsi posé sur le fil, diaphane, proche du murmure, la tessiture peut sembler ambiguë. Mais il suffit que le chant se déploie, puissant, dramatique pour que les doutes se dissipent. La chaleur, la volupté, la force, les graves imposants, assénés, poitrinés lorsque seulement l’expression l’exige, ne sont pas ceux d'un soprano. Pour preuve, Siete Canciones populares Españolas proposées comme un voyage à travers les reflets changeants de l'âme ibérique, explosives, colorées, tour à tour gaies et ombrageuses, tendres et fières, héroïque succession de climats figurés d'une voix douce ou torrentielle, suffisamment souple pour broder les vocalises de « Seguidilla murciana », âpre et violente lorsqu'il lui faut hurler un « ay » sanguinaire.

David Aladashvili dit avoir choisi ces sept pièces pour évoquer l'Espagne sans devoir sacrifier à Carmen, moins intéressante pour le pianiste. Les bis pourtant l’y contraindront. La Séguedille d'abord qu'il ponctue de figures fantaisistes puis La Habanera qu'Anita Rachvelishvili couronne d'une messa di voce interminable. Que la mezzo-soprano fasse corps avec l'héroïne de Bizet apparaît une évidence. La prononciation gagne encore en limpidité. L'oeil se fait gourmand sans que la sensualité, dévastatrice, ne s'autorise à franchir les limites de la vulgarité. « Tu es le diable, Carmen », dit Don José dans l'opéra de Bizet. La voix d'Anita Rachvelishvili en a la beauté. Elle doit interpréter le rôle à l'Opéra de Paris la saison prochaine. Faut-il préciser que le rendez-vous est à ne pas manquer.

 

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