Ce « je ne sais quoi » d’immatériel

Récital Max Emanuel Cencic – Opéra de Clermont-Ferrand - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | mar 03 Avril 2018 | Imprimer

On aurait tort de considérer la première partie de la prestation clermontoise que Max Emanuel Cenčić consacre à Porpora, comme un vulgaire « tour de chauffe ». La relative retenue que le contre-ténor manifeste d’entrée de jeu, participe indubitablement à la progressive montée en puissance du récital. Ce dernier, moins conçu dans la perspective d’un crescendo motivé par la teneur des textes, se plie bien plutôt à la volonté de Cenčić de caractériser chaque air d’opéra dans le but de créer une tension dramatique, une théâtralité. Et ce, quelque puisse être le profil des extraits abordés. Ainsi, dans « Tu spietato, non farai » d’Ifigenia in Aulide, sans renier ses spécificités dynamiques et son apostrophe vengeresse, Cenčić privilégie l’immanence de la sourde menace plutôt que la virtuosité extravertie, certes flamboyante mais toujours un peu gratuite. L’agilité de la ligne vocale est bien au rendez-vous, avec des graves organiques intensément vécus et des aigus acérés à la pureté gemmifère. Interprète d’exception, il impose une stratégie technicienne sans faille. Et quand bien même « Nume che reggi ‘l mare » d’Arianna in Nasso, qui succède à « Tu spietato », ne serait qu’une supplique, Cenčić l’investit d’une telle intensité qu’elle s’en fait plus déchirante encore.


© Yann Cabello

Interprète scrupuleux, il ne cherche pas à briller à travers des exercices de styles pyrotechniciens, certes toujours flatteurs, mais dont l’absence de profondeur pour ne pas dire la parfaite vacuité, limite la portée. L’émouvante prière de « Ombre amene » d’Angelica n’en prend que plus d’aménité mais aussi de vigueur. Ici, chaque mot pèse, et pourtant on est aux antipodes des acrobaties vocales purement cosmétiques trop entendues qui dénaturent la sensibilité de ces pages. Au contraire, Cenčić fait vivre la note sur la tenue, dans le temps long qui la porte ou en exalte et le sens et les vertiges. On en veut pour preuve l’air d’Ezio « Lieto saro di questa vita ».

Car c’est bien un combat de l’intelligence interprétative qu’il mène en se rendant maître du phrasé dont il privilégie la ductilité et la logique narrative. Il s’agit bien chez ce « passeur d’émotions » de richesse de la tessiture, aussi bien en termes d’étendue du registre que de ressources timbriques et chromatiques. « Torbido intorno al core » extrait de Meride e Selinunte en est le parangon avec un sublimissime « combattono » aux vocalises extatiques et une « costanza » aux précieux aigus jamais fragilisés par excès de virtuosité dans les appoggiatures. Un état de grâce permanent caractérise cette clarté de l’émission conjuguée à la sensibilité d’émotion qui en émane. La cohérence du chant souverain chez Cenčić bannit la performance : ses talents lui suffisent à affirmer la primauté de l’humain, nourri de ce « je ne sais quoi » de triomphant et d’immatériel

Cenčić incarne au superlatif la noblesse du chant qui se suffit à elle-même lorsque « Quando s’oscura il cielo », de Carlo il Calvo, se teinte d’une heureuse nostalgie pour culminer sur les graves en demi-teinte de « Il fior ». Et l’irrésistible élan de « D’esser già parmi quell’arboscello » est-il autre chose que cette voix, celle de Cenčić, « qui semble se délecter de sa propre beauté » comme le proclame son héros Filandro ? Tout autant altier et radieux s’impose le magistral « Se rea ti vuole il cielo » de Carlo il Calvo  et les embrasements d’un « Qual turbine che scende » impérieux de Germanico in Germania donné en rappel !

Une dynamique à laquelle participent avec une verve contagieuse les pupitres de l’ensemble Armonia Atenea sous la férule d’un George Petrou complice et attentif, comme dans le disque Nicola Porpora : Opera Arias récemment paru

 

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