Du prêt-à-chanter de luxe

Nicola Porpora, Opera arias

Par Bernard Schreuders | mar 27 Mars 2018 | Imprimer

Trois ans après un beau doublé Hasse (Siroe et l’album Rokoko), Max Emanuel Cencic et sa société de production Parnassus Arts rendent cette fois hommage à Porpora dont Decca édite ce florilège 100 % lyrique, juste après nous avoir livré en première mondiale une intégrale de Germanico in Germania. L’avenir nous dira quel rôle ces publications auront joué dans l’éventuel retour en grâce du Napolitain. Signalons au passage que Glossa célèbre également le deux cent cinquantième anniversaire de sa disparition avec une intégrale de l’opus I (douze cantates de chambre confiées à la fine fleur du chant italien). Alors que les gravures de ce répertoire chambriste ne manquent pas, l’opéra se trouve réduit à la portion congrue avec deux titres dont les versions disponibles n’ont guère tenu leurs promesses (Arianna in Nasso et Orlando). Les curieux auront dû se résoudre à grappiller quelques morceaux ici et là, notamment sur le disque Farinelli de Vivica Genaux, le Sacrificium de Cecilia Bartoli ou plus récemment l'excellent Carnevale d’Ann Hallenberg. En revanche, placidité de l’interprète, inadéquation des moyens ou déficit dramatique du programme, les quelques récitals entièrement dévolus à Porpora (Gauvin, Jaroussky, Fagioli) nous ont laissé sur notre faim.

La généreuse anthologie proposée par Max Emanuel Cencic aligne pas moins de sept inédits et couvre une vingtaine d’années dans la carrière de Porpora, depuis Meride (Venise, 1726) jusqu’à Filandro (Dresde, 1747). Dans ces fragments isolés de leur contexte dramatique, le compositeur apparaît tel que l’histoire de la musique l’a principalement dépeint : en roi de la haute couture et du prêt-à-chanter de luxe, taillant sur mesure les plus riches atours non seulement pour ses nombreux élèves, mais également pour des stars telles que Senesino ou Farinelli dont Max Emanuel Cencic revêt aujourd’hui plusieurs créations. « J’ai choisi les airs de cet enregistrement presque instinctivement, explique-t-il, me fiant à ce qui me semblait le plus approprié. Il est impossible de synthétiser un compositeur d’une telle qualité en un seul album, et chaque morceau est un trésor à part entière. Même si le déploiement technique est omniprésent – sauts d’intervalle, gammes rapides, trilles, longues phrases – le talent de mélodiste exceptionnel et absolument captivant de Porpora illumine constamment ces pages. » Elles se révèlent aussi remarquablement appropriées aux ressources du contre-ténor, qu’il s’agisse des arie di bravura ou des arie di sostenuto.

Le récital débute avec le fanfaronnant « Se tu la reggi al volo » de Valentiniano dans Ezio, exactement comme celui de Franco Fagioli. D’aucuns y verront un clin d’œil, mais ils auraient tort d’y voir une provocation, car Max Emanuel Cencic ne cache pas son admiration pour un chanteur vis-à-vis duquel il ne s’est jamais posé en rival. Le choix de cette pièce semble aller de soi car elle offre, à l’image d’une ouverture, une entrée en matière grandiose, d’autant que notre soliste l’enlève avec brio et sans avoir à rougir de la comparaison. Celle-ci tourne à son avantage sur la deuxième plage, « Torbido intorno al core » (Meride e Selinunte), autre morceau retenu par les deux mezzos pour leurs disques respectifs. Concentré sur l’expression des affects, Cencic renouvelle ses inflexions, module l’éclairage et rend palpable l’angoisse d’Ericlea, quand Fagioli, moins habité, déploie une ornementation raffinée mais plus décorative. A sa décharge, il se retrouve bien seul, flanqué d’un chef sans idées et incapable d’investir la reprise (Alessandro De Marchi) alors que Cencic bénéficie de l’imagination éminemment théâtrale de George Petrou et du soutien de l’Armonia Atenea. Ces deux-là semblent respirer de concert et leur complicité explique sans nul doute la réussite de ce projet, comme hier celle de leur décapant portrait de Hasse – Hasse le galant, certes, mais aussi vert que tendre.  

Si Max Emanuel Cencic aime porter de chatoyants brocarts, il n’a jamais fait dans la fioriture ni dans le mignard. Cette manière franche, résolument sobre, mais qui n’exclut pas la finesse ni la sensualité, est avant tout une affaire de goût. Confiée à d’autres gosiers, la sicilienne de Filandro « Ove l’erbetta tenera » aurait pu sombrer dans la mièvrerie, or ici, elle n’est que noblesse et magnificence. Depuis sa première incursion chez Porpora, en 2015 (Arie napolitane), la voix a perdu de son éclat, mais en conservant sa densité et cette profusion de couleurs que l’artiste exploite à merveille aussi bien dans le pathétique intense (« Va per le vane il sangue », Il Trionfo di Camilla, exhumé par Andreas Scholl sur son disque dédié à Senesino) que dans la mélancolie plus légère (entêtant « Quando s’oscura il cielo », Carlo il Calvo). Nous en venons à regretter que la virtuosité domine la sélection. Quand bien même l’abattage de Cencic reste impressionnant (Xavier Sabata fait pâle figure dans « Tu spietato non farai », Ifigenia in Aulide), il n’était peut-être pas très judicieux d’enchaîner quatre numéros de haute voltige d’affilée (plages 10 à 13). L’auditeur finit par ne plus goûter le feu d’artifice, mais voit seulement l’artifice du feu et en ressort étourdi. Après un tel déferlement, il pourrait même se surprendre à faire siennes les paroles de Thésée qui lui succèdent et offrent un épilogue serein à cette aventure mouvementée : « Dieu qui règnes sur la mer, je t’en prie, apaise la tempête et laisse l’astre de l’amour guider de ses rayons deux amant fidèles » (l’enveloppant « Nume che reggi’l mare », Arianna in Nasso). A quand un nouvel enregistrement de cette splendide Arianna in Nasso, de Polifemo, qui recèle d’autres joyaux que son célèbre « Alto giove », ou encore de Mitridate donné avec succès l’hiver dernier à Schwetzingen ? Puisse Max Emanuel Cencic ne pas s’arrêter en si bon chemin.  

 

 

 

 

 

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