Comme un souvenir qui me grise…

Récital Véronique Gens - Paris (Bouffes du Nord)

Par Fabrice Malkani | ven 16 Juin 2017 | Imprimer

Commencer un récital en s'enfuyant soudain à toutes jambes, comme prise de frayeur devant le public venu en nombre, puis revenir en tremblant (« J’ai peur, j’ai peur, j’ai peur »), et le terminer en chantant le Rondeau de la Diva (« Ce fut une soirée exquise »), voilà qui dénote un sens aigu de la mise en scène. C’est aussi le dévoilement d’une trajectoire : le temps de la représentation devient un parcours initiatique, à l’image de la substitution, après l’entracte, d’une longue robe rouge à la longue robe blanche de la première partie, suggérant la succession des phases de la transmutation alchimique. À l’image également d’une salle, le Théâtre des Bouffes du Nord, devenant ce soir athanor et qui, tenant de la grotte autant que de la cathédrale, juxtapose l’élégance raffinée des balustrades à la patine des murs défraîchis, avec de faux airs de palais vénitien, comme en écho à la domiciliation du Palazzetto Bru Zane, producteur de la soirée.

En harmonie avec la vibration particulière du lieu, la voix de Véronique Gens, pour ce récital consacré uniquement à des mélodies en langue française, se déploie librement dans un espace qui met en valeur le duo sensible, amusant et émouvant, qu’elle forme avec la pianiste Susan Manoff. Duo d’actrices autant que de musiciennes, donnant tout son sens à un programme qui remet à l’honneur l’éclectisme des concerts du XIXe siècle, la variété des styles et des registres, l’alternance des climats et des affects pour lesquels la maîtrise absolue doit toujours donner l’illusion de la spontanéité et du naturel, comme si chaque moment, chaque son était improvisé, mais dans le respect de la diction, de la prononciation, de l’articulation de la moindre syllabe.

Ainsi Véronique Gens nous amuse-t-elle, gracile et mutine, tremblante comme une feuille ou tendue comme un arc, jouant, au sens plein, à la débutante ingénue, à l’actrice rouée, à la diva comblée, partageant avec Susan Manoff pantomimes et pitreries. Ainsi Véronique Gens nous émeut-elle, grave et recueillie, vibrante de nostalgie, digne comme une tragédienne ou contemplative comme une poétesse, amoureuse éperdue, âme solitaire qui se souvient, cœur abandonné qui pleure.

Dialoguant ou à l’unisson, dans les contrastes et dans les échos, la chanteuse et la pianiste au jeu subtil et élégant affirment des personnalités distinctes et pourtant en étroite proximité. Que des feuillets soudain s’envolent et s’éparpillent à terre, qu’un début trop précipité provoque un faux départ sont autant de menus incidents qui donnent le sentiment de partager avec les artistes l’intimité d’un salon.

Comme une évidence, mais aussi comme si c’était toujours la première fois, Véronique Gens est tour à tour reine des Halles (Varney), « femme accomplie » (Le Cosaque), elle est à la fois fleur et papillon (Fauré), cigale et fourmi, corbeau et renard (Offenbach), reine de Chypre (Halévy) et mam’zelle Gavroche (Hervé). La plasticité de sa voix permet à ces incarnations multiples d’être pleinement convaincantes, efficaces et toujours au service du texte, dans le répertoire de l’opérette, avec Louis Varney et Hervé, comme dans les mélodies enivrantes de Duparc, Dubois, Chausson, pour atteindre un sommet d’émotion dans les mélodies de Reynaldo Hahn (spécialement Trois jours de vendange d’Alphonse Daudet) et celles de Gabriel Fauré et d’Édouard Lalo : à l’échange théâtralisé par la gestuelle et la diction entre le Papillon et la Fleur (Victor Hugo) succèdent le lyrisme intense des Roses d’Ispahan (Leconte de Lisle) et la bouleversante interprétation des Berceaux (Sully Prudhomme) et de Tristesse (Armand Silvestre). À quoi répondent en contrepoint les deux fables de La Fontaine qui sont un beau moment d’humour en musique. En demi-teinte se font entendre aussi, de Reynaldo Hahn encore, Néère (qui donne son nom au dernier disque de Véronique Gens), À Chloris et Tyndaris.

Lorsque le concert se termine, avec une version tendrement mélancolique des Chemins de l’amour (Francis Poulenc sur un texte de Jean Anouilh), le public transporté en demande encore. Pour les deux bis, deux genres à nouveau s’expriment, dans une saisissante mise en miroir : l’air de Catarina provenant de La Reine de Chypre récemment ressuscitée au Théâtre des Champs-Élysées, et le Rondeau de la Diva de Mam’zelle Gavroche, dont les dernières paroles nous fournissent une conclusion : « Ah ! C’est une soirée exquise, / Dont j’ai gardé, je vous promets, / Comme un souvenir qui me grise… ». L’achèvement du Grand Œuvre est alors panacée, élixir de longue vie.

 

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