Quand le chef balance

Requiem de Berlioz - Saint-Denis

Par Guillaume Saintagne | mer 04 Juillet 2018 | Imprimer

La popularité du Requiem de Berlioz ne s’essouffle pas : programmé deux fois cette saison à Paris, il revient pour la troisième fois en dix ans au Festival de Saint Denis. De cette œuvre démesurée que l’on peut trouver colossale ou magmatique, nous espérions que Valery Gergiev tire un drame nerveux et charnu (nous ne sommes pas amateur d’opéra pour rien). Hélas, il semble ne pas avoir réussi à imprimer son style aux cohortes réunies pour l’occasion.

Berlioz voulait cinq cents musiciens aux Invalides, gageons que trois cnets dans la réverbération de la basilique Saint-Denis produisent un impact sonore équivalent, mais quelque chose manque ce soir pour que l’Orchestre National de France, le Chœur de l’Académie Nationale Sainte-Cécile de Rome, le Chœur de Radio France et le chef russe s’apprivoisent et constituent un véritable ensemble. Pris séparément, on admire la vigueur et le grand sens de l’écoute de cet orchestre, la cohérence de ses pupitres particulièrement mise au défi par leur grand nombre (notamment celle des cuivres placés sur les bas-côtés, quand l’orchestre est au narthex). On salue également l’élocution et la précision d’un chœur pléthorique, aussi sollicité que l’orchestre tout au long de l’œuvre, mais on se demande parfois si les deux jouent bien ensemble, et si la sauce berliozienne réussit à prendre. La faute à l’acoustique du lieu ? au chef ? à un manque de répétition ? à Hector lui-même, dirons certains ?

Chaque partie de cette messe se déroule sans accident majeur, mais avec trop de précautions pour emporter le spectateur dans le délire mystique qu’elle est censée susciter. L’apocalypse du Dies Irae et la gradation de sa Séquence, l’effroi du Tuba mirum semblent bien patauds, comme si toutes les forces en présence (personne ne manque d’énergie sur scène) n’étaient pas dirigées dans le même élan et peinaient donc à sortir la partition de la torpeur de cette chaude nuit d’été. Il n’est qu’à observer les regards extrêmement concentrés, souvent inquiets, voire circonspects, que lancent certains chefs d’attaque en direction du chef, pour comprendre que, si on a évité la catastrophe (ce qui est déjà une gageure dans cette œuvre), on a pas nécessairement transformé l’essai non plus. Certains passages laissent penser que c’est bien de direction dont la soirée manque : considérons cet Offertorium, où le chœur assis annone lentement et syllabiquement son texte, pour s’apercevoir que l’orchestre est soudain plus à l’aise. Inversement, toutes les parties où le chœur occupe une place prépondérante, il semble capter toute l’attention du chef qui ne dirige plus les violons que d’un gigotement intermittent de la main gauche. Bien malin qui pourrait juger de la qualité d’une direction d’orchestre avec de seuls indices visuels sur la gestuelle du chef, mais elle nous semble ce soir assez symptomatique : entre le chœur et l’orchestre, le chef balance.

Et le ténor dans tout ça ? Il ne chante que dix minutes, mais seul face à trois cents, ces minutes-là ont de quoi en effrayer plus d’un. Le jeune Alexander Mikhailov impressionne par la beauté de son timbre, la robustesse de sa projection, et sa précision harmonique et syllabique, un colosse de ténor adapté à l’œuvre. On regrettera juste que, seul individu de l’œuvre, venant, qui plus est, chanter son espérance, son humanité soit un peu trop marmoréenne, et que son chant manque de chaleur. Marchait-il lui aussi sur des oeufs ? 

 

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