Les adieux à la Reine

Roberto Devereux - Munich

Par Jean Michel Pennetier | mer 27 Mars 2019 | Imprimer

Il y a quelques semaines, Edita Gruberová faisait à Budapest ses adieux au rôle-titre de Lucia di Lammermoor. Ce soir du 27 mars est celui de ses adieux définitifs aux représentations scéniques, avec un autre de ses rôles fétiches, celui d'Elisabetta dans Roberto Devereux, plus de 50 ans après ses débuts. C'est en effet en 1968 à Bratislava que le soprano slovaque chante son premier opéra, Il Barbiere di Siviglia. Les premières années sont celles de l'apprentissage. A partir de 1970, elle chante régulièrement à l'Opéra de Vienne, mais rarement des rôles de premier plan (au mieux Olympia ou la Reine de la Nuit, mais aussi Barbarina ou une Voix du Ciel dans Don Carlo, voire l'Oiseau de la forêt dans Siegfried). En 1976, elle obtient enfin son premier triomphe en Zerbinetta à Vienne, sous la direction de Karl Böhm et au sein d'une distribution exceptionnelle. Le chef allemand, qui avait connu Richard Strauss, déclara qu'il regrettait que le compositeur n'ait pu l'entendre. Elle chantera Ariadne auf Naxos plus de 200 fois avant de l'abandonner en 2009, soit au bout de 33 ans. Le soprano slovaque aborde Lucia di Lammermoor dès 1975, et de plus en plus régulièrement dans les décennies suivantes. Par la suite, elle fait siennes les grandes héroines romantiques :  Amina de La Sonnambula (1983), Giulietta d'I Capuleti e i Montecchi (1984), Maria Stuarda et Elvira d'I Puritani (1985), Anna Bolena (1992), Linda di Chamounix (1995), Beatrice di Tenda (2001), Norma (2006) et Lucrezia Borgia (2009). Sa première Elisabetta de Roberto Devereux  remonte à 1990, il y a donc près de 30 ans... Gruberová défend ces rôles avec ses moyens, qui ne sont pas ceux d'une Joan Sutherland ou d'une Montserrat Caballé, un peu davantage ceux d'une Beverly Sills. Elle y apporte une incroyable pureté de timbre, un suraigu généreux, et ce brin de folie sans lequel il n'y a pas de vraie diva. A l'instar de Sills, le rôle d'Elisabetta ne correspond pas à sa tessiture naturelle : la créatrice, Giuseppina Ronzi de Begnis, dans sa seconde partie de carrière (après avoir retravaillé sa voix), était devenue un soprano sfogato, c'est-à-dire un mezzo capable d'embrasser les aigus d'un soprano. Comme l'illustre Giuditta Pasta, elle chantait Norma (considéré comme un rôle de soprano) et Romeo dans I Capuleti e i Montecchi (mezzo). Comme Sills, Gruberová se révèle totalement investie dans le rôle de la reine bafouée, avec une caractérisation dramatique hors du commun : dans la production de Christophe Loy, la dernière scène est un morceau de bravoure comme on n'en voit peu, où l'on songe à Bette Davis dans What Ever Happened to Baby Jane?. Au comble du désespoir, Elisabetta enlève lentement sa perruque, laissant voir quelques rares cheveux épars, et abdique en faveur de Jacques, fils de Mary Stuart : la reine autoritaire n'est plus qu'une vieille femme défaite. Ce pourrait être le comble du mauvais goût, mais c'est tellement bien fait qu'on en frissonne encore longtemps après. Après quelques minutes où la voix apparait un peu rauque et amenuisée, Gruberová retrouve rapidement ses marques. Dans l'absolu, le registre grave est insuffisant (il l'a toujours été pour ce rôle), mais la diva reste toujours audible grâce à une direction attentionnée. L'aigu ne pose aucun problème, la tessiture culminant dans deux contre-ré. Entre les deux, on notera des écarts de registre habituels. La justesse est parfois un peu fluctuante. Mais à ces quelques réserves près, le soprano slovaque offre une prestation quasiment identique à celle de représentations plus anciennes. On appréciera une dernière fois ses superbes piani enflés ou dimunés à plaisir. Enfin, le dernier suraigu est tenu plus longtemps encore, dernier cadeau à son public. Quarante-cinq minutes d'applaudissements saluent le dernier combat scénique de cette artiste désormais légendaire.  de nombreuses banderoles de fans décorant les balcons : du simple « Viva Edita » au plus élaboré « Edita : Qui la voce sua soave mi chiamava (Ici, ta douce voix m'appelait) », citation de la scène de folie d'Elvira d'I Puritani. On regarde un peu ému ces gens pas tout jeunes, mi figue mi raisin, remballer une dernière fois leur attirail, heureux d'une soirée qui se termine en beauté, et tristes de voir disparaitre l'objet de leur passion. L'intendant des lieux, Nikolaus Bachler, y va de son petit compliment, soulignant le respect artistique d'une artiste qui n'aura jamais annulé une seule représentation à Munich. Le soprano y répond sobrement, avec la modestie des grandes, saluant ses collègues et remerciant le public. Bachler lui remet alors en cadeau la couronne d'Elisabetta, avant que les applaudissements ne repartent de plus belle. Des adieux scéniques tardifs, mais finalement réussis. Ajoutons toutefois cette précision, qui en réjouira certains et en désolera d'autres : Edita  Gruberová continuera à se produire pour des récitals avec piano !

Charles Castronovo retrouve à nouveau les habits de Roberto Devereux. Enfin, façon de parler, puisqu'il termine à chaque fois sa cabalette en caleçon (il semble que ce chanteur doive exhiber systématiquement son anatomie quel que soit le rôle qu'il interprète). Cette saison le voit toujours aussi agréable à regarder, mais légèrement plus potelé qu'à l'ordinaire. Vocalement, la voix a gagné en homogénéité. L'émission reste toutefois un peu engorgée. Dans ce rôle sans suraigu écrit, le ténor américain est parfaitement à son aise. L'émission est vaillante, le timbre chaud. L'interprétation est vibrante, culminant avec le trio de l'acte II « Un perfido, une vile, un mentitore, tu sei » et la scène de la prison, proprement enthousiasmants. Nous connaissions surtout Vito Priante pour ses incursions dans des répertoires plus légers. Le baryton-basse napolitain se révèle excellent dans cet emploi dramatique dont il rend bien tous les aspects : le pauvre Nottingham passe ainsi du statut d'ami indéfectible à celui d'assoiffé de vengeance quand il comprend son malheur conjugal. Priante alterne parfaitement la noblesse de coeur, et l'expression d'un monstre froid, à la limite du sadisme dans sa vengeance. La projection est impeccable, le style belcantiste parfait. Silvia Tro Santafé est une superbe Sara, mais le livret ne laisse que peu de variété d'émotions à transmettre. Le timbre est chaud, la projection sonore et la technique belcantiste parfaitement maîtrisée, avec de beaux jeux de couleurs. Aux côtés de ce quatuor d'exception, les autres chanteurs n'ont guère d'occasion de briller. Toutefois, les comprimari affichés par l'Opéra d’État de Bavière sont une fois de plus impeccables, la maison pouvant compter sur une troupe d'un haut niveau d'excellence. Le ténor Francesco Petrozzi (accessoirement homme politique péruvien) offre un timbre clair et une diction incisive. La voix de Kristof Klorek est idéalement sombre en Raleigh. Mention spéciale au Page de Boris Prýgl (qui a plutôt le physique d'un bucheron, surtout torse nu) : la voix surprend par son ampleur, et ses quelques phrases sont chantées avec une musicalité et une caractérisation parfaites. En quelques secondes, on comprend pourquoi ce jeune artiste a été recompensé par le Prix Birgit Nilson à l'occasion de l'édition 2017 du concours Operalia patronné par Plácido Domingo. Assurément une voix à suivre. La direction de Friedrich Haider est vive et souvent très rapide, mais attentive à ne pas couvrir les chanteurs. Les chœurs sont excellents vocalement et scéniquement. 

La production de Christoph Loy transpose l'action à l'époque moderne (qui s'en étonnera ?). Elisabetta apparaît initialement comme un sosie de Margaret Thatcher, mais cette piste n'est pas vraiment développée par la suite. La violence physique, qui domine tout au long du spectacle, fait moins penser à celle du gouvernement de Sa Majesté qu'à celui de la Mafia. Néanmoins, le spectacle est très efficace, chaque rôle étant excellement travaillé, et l'action, très noire, se déroule implacablement jusqu'à cette scène finale suspendue hors du temps.

 

 

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