L'émotion à l'état pur

Schubert : Winterreise et Schwanengesang (Thomas Bauer et Jos van Immerseel) - Dijon

Par Yvan Beuvard | sam 28 Janvier 2017 | Imprimer

Winterreise et Schwanengesang accompagnent la vie de Thomas Bauer, comme ces chefs-d’œuvre l’avaient fait déjà avec les grands anciens, Hans Hotter, Dietrich Fischer-Dieskau, ou plus près de nous Matthias Goerne. En 2005, il enregistrait Schubert in Sibirien, avec Siegfried Mauser au piano (Oems), puis Winterreise en 2010 (Zig-Zag), avec Jos van Immerseel, après l’avoir offert de nombreuses fois (ainsi au festival de Gand 2012, et à Dijon). 

La lecture proposée ce soir est authentiquement originale, toujours juste, cohérente. Elle se distingue nettement de la gravure de 2010. D'abord par le relatif déséquilibre entre la voix, magistrale, sonore, et le piano-forte, discret, naturellement frêle, auquel on s'habitue d'autant mieux que la voix s'en trouve plus nue, plus sincère que jamais. Mais surtout par l'appronfondissement du texte et la radicalité des choix. Le chant emprunte le plus souvent au récitatif, souple, modelé sur le verbe, avec l’expression comme objectif. Le romantisme, naturel, ne se mue jamais en un expressionnisme exhibitionniste : on n’est pas à l’opéra, c’est une confidence, un témoignage qui vous parlent, à vous seul, dans une forme d’intimité. L’intelligence du texte gouverne toute l’expression. La musique, fût-elle géniale, n’en est que l’illustration.  La vérité dramatique, exempte de la moindre boursouflure, l’authenticité sont au rendez-vous. Tout apparaît comme relevant de l’évidence, les changements de couleur, la dynamique, Chaque lied est un nouveau tableau, où toutes les techniques, du pastel à l’eau-forte, sont sollicitées. La fresque n'est pas pour autant un kaléidoscope : le sens de la construction, des oppositions, des contrastes, des progressions l'anime d'un souffle étonnant. La sincérité du propos nous émeut, nous attache littéralement à ce que nous narre le chanteur.

Par-delà le respect scrupuleux de la partition, la liberté dans les retenues, les suspensions, les phrasés, l’accentuation lui confèrent une jeunesse nouvelle, comme si l'encre n'en était pas encore sèche. Ce sont moins les tempi, le plus souvent retenus, particulièrement dans les pages dont la profondeur est la marque, que cette liberté agogique qui surprennent. Ancienne, la complicité de Thomas Bauer et de Jos van Immerseel  se renforce avec le temps. Impossible de déceler qui impose ce tempo, ces suspensions, ces progressions. Nous devons la réalisation, pleinement aboutie, à chacun d’eux, à leur entente idéale. 

Thomas Bauer vit intensément le message qu’il nous délivre, du chuchotement, du murmure au cri désespéré. Cependant, l'intensité de la charge affective ne conduit jamais à l'emphase, à la théâtralisation. La voix est sonore, à la palette expressive la plus riche, l’émission ronde, chaleureuse, projetée à souhait. Les mezza-voce admirables sont autant de moments de grâce. 

Chacun des lieder appellerait un commentaire. Pour faire court, retenons ce Lindenbaum original, empreint de nostalgie, Wasserflut, vide, obsessionnel, Irrlicht, d'une expression voisine, et le magnifique Einsamkeit, qui achève la première partie. La suspension délibérée entre les deux recueils est bienvenue, longue respiration permettant de mieux mesurer la distance qui les sépare,moins dans le temps (8 mois) que dans l'inspiration. Die Post, qui ouvre le second volet est pris avec naturel , entendez par là que le galop sans précipitation impose le mouvement. La progression de Die Krähe, à partir d’un legato aérien, est stupéfiante. Si on s’étonne que der Wegweiser ne porte pas davantage le poids de l’accablement, la fin, dépouillée, est d'une infinie tristesse. Fermant le cycle, Der Leiermann, indigent,  prenant, désolé, avec son bourdon lancinant, porte l’angoisse désespérée de son inachèvement. Le silence reste le plus fort.

Schwanengesang, plus particulièrement avec les lieder sur des poèmes de Heine, nous permet de poursuivre le voyage jusqu'à l'absolu. Même si les pièces joyeuses, alertes, insouciantes, enjouées équilibrent les plus dramatiques, les plus lugubres, ce sont ces dernières qui marquent le plus l'attention. Ce sont bien toutes les douleurs du monde que porte Atlas. L'étrangeté ténébreuse de Die Stadt est mieux rendue que jamais, ne serait-ce que par les rapides arpèges du piano-forte, qui irisent la surface noire de l'eau. L'émotion que dégage Der Doppelgänger confine à la folie, et la voix de Thomas Bauer nous étreint. Die Taubenpost, happy end formelle d'un drame dont nous avons été témoins,  voire complices, s'il ne fait pas illusion, a le mérite de nous réconcilier avec la vie.

Après avoir écrit Winterreise, Schubert déclarait que cette « suite de mélodies lugubres (…) l’avait plus affecté que tous ses autres ouvrages ». La remarque s'appliquerait certainement tout autant à Schwanengesang. On sort bouleversé, épuisé, mais rayonnant de cette communion, conscient d’avoir vécu un moment d’exception.

 

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