Lettre à Roselyne (4)

Siegfried - Bayreuth

Par Maurice Salles | mer 13 Août 2014 | Imprimer

Chère Roselyne, d’un jour à l’autre je reviens sur votre exposé, que sa vivacité rend toujours aussi agréable à lire, pour confronter nos opinions et m’interroger à propos des chanteurs, tant leurs prestations peuvent varier d’un jour à l’autre et susciter des commentaires différents. Ainsi, de ce Siegfried le dernier acte vous a été insupportable, alors que pour moi le plus difficile a été le premier, même si je n’ai pas goûté plus que vous le traitement infligé par Frank Castorf à l’échange amoureux final. Difficile, ce premier acte, à cause du décor monumental qui représente, tel un Mont Rushmore du communisme, les têtes géantes de Marx (ou Engels ?), Lénine, Staline et Mao Tse Toung, ainsi qu’on l’appelait encore lors de la « Révolution Culturelle » de sinistre mémoire. Pourquoi la caravane de Mime stationne-t-elle dans la carrière au pied du monument, dans un bric à brac de zonard ? Pourquoi l’ours de Siegfried est-il un homme enchaîné tel un esclave, factotum tantôt maltraité tantôt livré à lui-même qui fait la toilette des statues, et dans lequel on reconnaît le tenancier d’apparence levantine de la station-service du Rheingold déjà dans un rôle d’exploité ? Nous allons être les témoins de l’échec de Mime : est-ce parce qu’il a mal choisi ses maîtres à penser ? Que représentent en fait ces effigies ? Les paladins du communisme ? Ses fossoyeurs ? Des héros ? Ou des dieux morts ?

Autant de questions qui détournent de l’action, à vrai dire réduite au strict minimum, et qui font peser malgré nous sur ces échanges de dupes du premier acte, qui peuvent être si plaisants et même évoquer Mozart, un esprit de sérieux lesté de plomb. Peut-être est-ce dû aussi à Lance Ryan, qui exprime l’impavidité de celui qui n’a peur de rien mais pas assez la candeur de l’adolescent. Tout, le lieu, les échanges, manque de lumière, et nous ne parlons évidemment pas de celles réglées par Rainer Casper. Ce n’est pas que le décor de la forêt, ici l’Alexanderplatz de Berlin, adossé à la carrière, et les deux communiquent, soit d’un esprit différent, mais au moins on n’y est plus confronté à  ces…gardiens ? Vestiges ? Choisissez ! Dans la reconstitution minutieuse du décor urbain où pas un sac poubelle ne manque, ce ne sont pas des rats mais des crocodiles qui errent et même, on le verra, font des petits. C’est le règne des gros bras, et Fafner est le plus gros. Le Voyageur y arrive-t-il par hasard ? Il semble y avoir ses habitudes de soûlard, bien connaître la prostituée qu’il rudoie. L’oiseau est évidemment de nuit, numéro échappé d’une boite de nuit voisine,  et la fornication fera partie de ses modes de communication avec Siegfried. Faut-il continuer ? Pour tuer Fafner Siegfried n’utilise pas Notung mais la kalachnikov qu’il avait joyeusement montée auparavant. Et la scène d’extase finale se déroule devant le bureau de poste de l’Alexanderplatz, dont  Sigfried est le préposé, les deux tourtereaux assis l’un en face de l’autre comme un vieux couple après vingt ans d’un mariage dont Siegfried n’avait pas voulu mais que  l’envahissante Brünnhilde, virago intacta, lui a imposé. Tous les clichés s’accumulent, comme s’il s’agissait pour Frank Castorf de repousser ses propres limites dans la décomposition de l’œuvre.  On espère qu’il était présent à la fin, pour savourer les huées puissantes qui lui étaient destinées.

Alors se pose la question d’évaluer ce spectacle. L’orchestre est égal  à lui-même, c’est-à-dire somptueux : l’enchaînement des leimotiv dans le flux musical est un enchantement continu, et ni le cor ni la flûte ni la harpe ne se ratent, bien au contraire, sur un lit de cordes qui vont du grondant à l’ineffable, de l’obstiné à l’effervescent, dans un raffinement du son, conduit comme il doit l’être pour les messe di voce, qui porte à l’extase tandis que les cuivres donnent le frisson. Kirill Petrenko domine manifestement l’œuvre et avance dans une cohérence qui ne laisse aucune place au doute ; cependant le son semble, d’une œuvre à l’autre, monter en puissance. Est-ce nécessaire ? Cela contraint des chanteurs fatigués à puiser dans leurs ressources, même brièvement, car ces éclats restent très contrôlés. Aussi charmante à regarder qu’à écouter, Mirella Hagen incarne gracieusement l’oiseau conçu par Castorf dans l’inventif costume d’Adriana Braga Peretzki digne d’un music hall,  avec de grandes ailes formées de plumes (de dindon ?) espacées insérées dans un tissu aux couleurs d’un célèbre maroquinier français. L’Erda de Nadine Weissmann est à nouveau une prostituée, mais les temps sont durs, elle semble avoir perdu son vison, son statut et travaille dans la rue ; la voix répond bien, sans outrances de poitrine, et la composition théâtrale que les reprises vidéo permettent de suivre en gros plan est digne d’une grande actrice. (Vous aurez sans doute trouvé, en tout cas il me semble important de le dire, que tous ces interprètes, en acceptant d’être filmés ainsi, ont fait preuve d’une belle abnégation.) Le client qui la soumet à l’abjection publique, ce Wanderer, Wolfgang Koch lui donne la veulerie de celui qui s’est déjà défilé, et dont la brutalité révèle au fond  la faiblesse. S’il tente de faire front contre Siegfried, cela ressemble à un chant du cygne. L’interprète détaille toutes ces nuances avec un prodigieux sens du dosage. Sorin Coliban a la morgue de Fafner, ou du moins rend crédible ce personnage de caïd défié par un demi-sel, avec l’autorité vocale qui lui appartient. Saisissante aussi est l’apparition d’Oleg Brijak en Alberich venu hanter Mime. Burkhard Ulrich reprend et amplifie sa composition de Das Rheingold, avec un costume différent qui exprime peut-être une ambiguïté sexuelle ou un flottement idéologique, à moins qu’il ne soit le reflet de son indifférence à ce qui n’est pas son obsession. La beauté de cette interprétation est qu’elle ne sombre jamais dans l’excès, théâtral ou vocal, pourtant si tentant. Son défaut – pour nous – est qu’elle est un rien trop retenue, car c’est la maladresse même de Mime qui le conduit au point de se trahir, sous l’influence de son idée fixe. Mais manifestement l’interprète applique les consignes du metteur en scène. Catherine Foster est à nouveau Brünnhilde, sans changements notables par rapport à l’avant-veille. Elle négocie bien les passages de pur lyrisme, mais quand la tension devient forte dans l’aigu elle doit abréger, comme dans le duo final, où la note tenue par le ténor rend évidente la faille. Le ténor, c’est Lance Ryan, dont le timbre n’a pas de séduction particulière mais dont l’étendue vocale et le souffle sont à même de répondre aux exigences du rôle. Il s’en acquitte avec la facilité apparente qui permet de l’écouter sans crispations et de savourer la ligne. Son jeu d’acteur, quand Siegfried entame le combat, quand il découvre Brünnhilde, n’a rien de répréhensible ou d’insuffisant, et se fait tout à fait convaincant lorsque l’ardeur matrimoniale de Brünnhilde provoque son recul. Si jeune et déjà coincé ! Vous voyez, chère Roselyne, j’ai trouvé du bon dans ce Siegfried, mais mon appréciation sera moins bienveillante. Cela me déplaît car j’ai l’impression de pénaliser les musiciens et les chanteurs, mais doit-on approuver sans cesse les errements de la conception ?

 

 

 

 

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