Il a tout d’un patricien

Simon Boccanegra - Marseille

Par Yannick Boussaert | dim 07 Octobre 2018 | Imprimer

Que Juan Jesús Rodriguez chante Simon Boccanegra à l’Opéra de Marseille est une chance qui, si elle ne doit rien au hasard, n'en pose pas moins question. Chanceux en effet, le public de l’opéra municipal qui bénéficie là d’un artiste de tout premier ordre que les grandes scènes internationales devraient se disputer. Interrogation devant une carrière certes belle mais encore cantonnée à nos rivages européens et loin des projecteurs des live in HD, couvertures de magazines et autres panoplies médiatiques dont d’autres barytons plus fades peuvent bénéficier. À 49 ans, espérons que son prochain engagement au Met lui ouvre des portes plus prestigieuses et louons Marseille qui déjà lui a confié deux rôles de barytons Verdi où il excella. Car il a tout d’un patricien ! Volume et projection en capital lui laisse le loisir de dispenser à loisir nuances ou décibels : un régal dans le final où ses appels à la paix et à la fraternité explosent au cœur du tutti, un baume dans sa longue agonie où piani et demi-teintes secondent un charisme scénique certain. Autre véritable patricien dont les grandes scènes feignent d’ignorer le talent, Nicolas Courjal lui oppose un Fiesco tout aussi noble de ligne qui colore avec minutie quasi chaque syllabe de sa déploration du prologue et se paie le luxe de déposer des graves piano interminables à chacune de ses sorties de scènes. Le prologue augure donc du meilleur, d’autant que le talent d’Alexandre Duhamel sort Paolo du relatif anonymat où le livret l’a à moitié placé. Riccardo Massi complète cette brochette d’intrigants, armé d’une ligne élégante mais d’un timbre moins rond que par le passé. Le rôle, court mais retors, ne lui pose pas d’apparentes difficultés même si l’on regrette les pianos et demi-teintes que certains confrères savent distiller. On sera plus mitigé sur l’Amelia de Olesya Golovneva. Passons sur un air d’entrée dénué de toute poésie, où la soprano russe se démène avec ses sauts de registre (défaut qu’elle ne parviendra qu’à atténuer au cours de la représentation) et un timbre rêche. La voix réchauffée lui permet de déployer un autre couleur, qui n’est pas sans rappeler celle de Liana Haroutounian dans le même rôle, et de proposer de belles nuances.


© Christian Dresse
 

Placer Leo Nucci en tête d’affiche s’avère généralement bankable. Le placer sous la mention « metteur en scène », c’est faire la promesse d’un spectacle classique qui laisse toute sa place à la musique et à la narration. Et dans certaines œuvres, il n’est pas besoin d’aller sur la Lune pour bien faire. Toutefois, des costumes de velours chatoyants qui visent l'exactitude historique, et un décor simple et fonctionnel qui rappelle les lignes de fuite maritimes de Strehler à la Scala ne suffisent pas. La direction d’acteur restera plus que sommaire et ne viendra nullement aider les interprètes à porter ce drame intime et politique intense.

Les chœurs de l’Opera de Marseille, un rien trop retenus dans le triomphe populaire de la fin du prologue (où le chef a du mal à garder la cohésion de ses troupes), font montre de grandes qualités : unité et homogénéité des pupitres, beauté des ténors, clarté des sopranos (à comparer avec l’acidité fréquente sur notre première scène), profondeur des basses. De même que l’orchestre quasi irréprochable de bout en bout, aux violoncelles particulièrement bien mis en avant. Dirigeant d'un geste lent, élégant et raffiné, Paolo Arrivabeni fait l’économie du bruit et de la fureur qui font pourtant éruption à plusieurs reprises au cours de cette histoire génoise. Il manque à cette lecture les nervures et les ruptures (qu’un James Levine, libéré un instant de la maladie, rendait si bien) qui portent cette œuvre aux côtés des plus grands chefs-d’œuvre de son auteur.

 

 

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