Affaire à suivre

Rheingold - Paris (Bastille)

Par Clément Taillia | mar 29 Janvier 2013 | Imprimer
 
En composant le Ring, Wagner a dit mille choses au mélomane. En le mettant en scène, Günter Krämer n’en peut montrer qu’une au spectateur : la noble et lourde tâche ! C’est parce qu’elle est une brûlante représentation du pouvoir rédempteur de l’amour autant qu’une chronique désabusée de la lutte pour le pouvoir, une fable mythologique et un écho des temps modernes, une immense fresque d’ensemble d’où ressortent pourtant des personnages taillés comme des pièces d’orfèvrerie, que la Tétralogie, en posant tant de problèmes aux régisseurs, les attire tellement. Vouloir tout révéler du monstre, c’est présomption, et c’est se condamner à flâner autour des nombreuses pierres angulaires de l’œuvre sans jamais s’attarder pour en soulever une ; se résoudre à une simple illustration, c’est renoncement, ce qui convient fort peu à un opéra profondément, intrinsèquement puissant. Proposer une vision, forte et cohérente, tenter de la mener à bon port, c’est plus sage, et c’est ce qui nous a donné, déjà, de fort beaux Ring.
Il y a trois ans, lors de la création de ces spectacles repris pour le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner, Günter Krämer n’avait pas convaincu précisément parce qu’il semblait bien souvent préférer le détail à l’ensemble, l’anecdote à l’harmonie. Aujourd’hui tout n’a pas changé, et sûrement pas le bric-à-brac convenu qui lui sert d’esthétique. Mais les personnages se sont affinés, la direction d’acteur s’est affûtée, la tension s’est resserrée. Krämer a choisi, dès cet Or du Rhin, le Ring qu’il voulait nous montrer : un Ring social, où Fafner, pendant que son frère contemple Freia, s’intéresse de près aux pommes de jouvence dont les Dieux tirent leur éternelle jeunesse, où Alberich transforme sa frustration en une outrageante volonté de posséder, où Loge, spin-doctor grimé en clown de bas étage, vit durement de ne pas compter parmi les « Dieux suprêmes ». Ce n’est pas follement original, et la deuxième scène, où Wotan et Fricka se disputent sous les yeux amusés de Froh et Donner, pioche allégrement dans la manne semée il y a bientôt 40 ans par Patrice Chéreau. Mais le résultat est là : une réelle cohérence doublée d’une certaine force donne envie de voir la suite. 
C’est une même cohérence partagée par les chanteurs qui donne envie d’écouter la suite : s’il n’est pas le plus sonore des Wotan, Thomas Johannes Mayer compose un personnage d’une jeunesse insouciante et insolente, véritable aïeul de Siegfried qui devra apprendre à vieillir pour donner tout son poids, dans quelques semaines, à la scène finale de La Walkyrie. Sa cour n’appelle que des éloges : Sophie Koch, de plus en plus à l’aise chez Wagner, est décidément une admirable Fricka, le soprano généreux d’Edith Haller est presque un luxe pour Freia, à l’image de Samuel Youn et Bernard Richter, parfaits tous deux. Loge tombe sans un pli sur les épaules de Kim Begley, plus cruel et plus fascinant encore qu’il y a trois ans. Impressionnante fratrie de géants, formée par Lars Woldt et Günther Groissböck, Alberich moins pathétique que d’ordinaire (mais plus ambigu, plus inquiétant) de Peter Sidhom, Erda toujours sculpturale de Qiu Lin Zhang qui bénéficie lors de son apparition du meilleur trait d’inspiration du metteur en scène, Mime, les Filles du Rhin,… rien ne dépare l’ensemble et, mieux encore, personne n’oublie qu’à ce stade du Ring, les concours de décibels restant à venir, c’est avant tout un esprit de troupe qu’il faut savoir trouver : avec L’Or du Rhin, finalement, Wagner a composé sa « folle journée ».
Cette « folle journée », Philippe Jordan sait-il lui insuffler un peu de l’élan qui galvanise si bien ses Mozart ? L’orchestre, quasiment infaillible, brille à chaque instant, par sa souplesse, par son aisance, par la cohésion de son jeu d’ensemble. Mais face à Wagner, son directeur musical fait encore un peu trop profil bas : il veille en plasticien sur le respect des équilibres, le dosage des timbres, le volume sonore. Une belle ouvrage où manquent les tensions que requièrent tant de passages : les interludes, le postlude qui conclut la malédiction d’Alberich, tout passe comme une lettre à la poste, sans aucun problème, et presque sans arêtes ni nervures. Il ne s’agissait que d’un prologue : pour les protagonistes comme pour les interprètes, la suite reste à écrire…
 
 

 

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