Aïda pom pom girl

Aïda - Stuttgart

Par Jean-Marcel Humbert | mer 12 Novembre 2008 | Imprimer
Giuseppe Verdi (1813-1901)
AÏDA

opéra en 4 actes (1871)
Livret d’Antonio Ghislanzoni d’après un scénario d’Auguste Mariette
Mise en scène : Karsten Wiegand
Scénographie : Bärbl Hohmann
Costumes : Anna Eiermann
Eclairages : Reinhard Traub
Vidéo : Judith Konnerth
Aïda : María José Siri
Amnéris : Marina Prudenskaja
Radamès : Héctor Sandoval
Amonasro : Yalun Zhang
Ramfis : Liang Li
Le Roi : Daniel Henriks
Un messager : Heinz Göhrig
Une prêtresse : Olga Polyakova
Staatorchester de Stuttgart, chœurs du Staatsoper de Stuttgart
Direction : Manfred Honeck
Stuttgart, Staatsoper, 12 novembre 2008
Aïda pom pom girl

L’opéra de Stuttgart s’est taillé en quelques années une solide réputation de sérieux et d’originalité, grâce à des productions de qualité qui s’écartent des sentiers battus. Celles-ci visent un double but : proposer des relectures originales, en même temps que diminuer les coûts en simplifiant autant que faire se peut la scénographie. Evidemment, de tels partis pris ne peuvent fonctionner qu’en faisant appel à des metteurs en scène, décorateurs et chanteurs de grand talent. Le Ring dirigé en 2002-2003 par Lothar Zagrosek et confié à quatre metteurs en scène différents a largement montré, grâce à sa publication en DVD, que l’opéra de Stuttgart était en train de se positionner au rang des plus grandes scènes européennes. Cette nouvelle production d’Aïda ne fait que confirmer cette constatation.
Le prélude est joué devant le rideau baissé, ce qui devient une rareté. Le chef Manfred Honeck le dirige vite, souvent forte, de manière violente, emportée : le ton est donné, on est déjà en plein drame. L’action a été transposée dans les années 1950, une photo du canal de Suez précise l’enjeu d’une guerre probable encore que non attestée. Les implications du livret original, avec ses tensions entre le pouvoir royal et le clergé, sont ici partagées entre le pouvoir de l’armée, celui de l’argent et celui du fanatisme religieux.
Une grande boîte dorée, avec seulement une toute petite porte au fond à gauche, sert de décor aux deux premiers actes. Le sol est fait de larges gradins en verre rétroéclairés, dont les nez de marche sont également dorés. Des hommes en costumes y sont accroupis à quatre pattes, pieds nus, et serviront de sièges aux nantis. Les autres figurants, pour la plupart, ne quittent pas la scène, ce qui permet au spectacle de gagner en unité, en homogénéité. Seuls les rôles principaux entrent et sortent. Les éclairages, très soignés, changent constamment, laissant dans l’ombre les comparses lorsqu’un premier rôle chante un air.
Les deux derniers actes se déroulent dans le noir ; trois rangées de fils scintillant tombent des cintres, entre lesquels les personnages vont circuler et chanter comme s’ils étaient dans des fourrés de papyrus. Au moment de la trahison, les fils s’élèvent : Amnéris, Ramfis et des figurants sont derrière. Après la scène avec Radamès, de grandes fosses se creusent : le procès a lieu sous la scène, et à la fin, les juges sont remontés en ligne par la trappe de devant. Au dernier tableau, au lieu de la nuit du tombeau, une grande clarté illumine le mur du fond, et envahit toute la scène : Aïda et Radamès ont enfin accédé à la lumière éternelle.
Donc une mise en scène et des décors particulièrement efficaces, notamment au niveau des enchaînements instantanés d’un tableau à un autre, même si, une fois de plus, rien ne rappelle l’Égypte antique du scénario original, si ce n’est, dans les appartements d’Amnéris, les cothurnes qu’Aïda met à la fille du pharaon tout en chantant son air : celles-ci ressemblent à celles que portait Elizabeth Taylor dans le film Cléopâtre, et que l’on a pu voir lors d’une exposition au musée de la Chaussure à Romans. Ce sera la seule touche antiquisante du spectacle.
Car pour le reste, on frôle sans arrêt les extrêmes sans pourtant jamais y basculer. Aïda, jeune femme blonde à queue de cheval, est cousine de la bonne à tout faire de Christopher Alden à Berlin (voir Forum Opéra, 2 mars 2008). Et la transposition entraîne de nombreux clins d’œil, souvent réjouissants : les prêtresses entourent et caressent Radamès ; en fait, en ayant l'air de le caresser, elles le déshabillent et l’oignent d’huiles parfumées, puis le rhabillent en uniforme blanc. Amnéris caresse la poitrine d'Aïda en pensant à Radamès, puis se reprend ; toutes les servantes rient bêtement. Lors de la scène du triomphe, les prisonniers sont au centre, couchés par terre et les convives en profitent pour les dépouiller de leurs bijoux. Puis des pom pom girls en tuniques vertes fluo (les servantes d’Amnéris, dont Aïda), encadrées par trois maîtresses en robe du soir fendues très haut sur le côté, dansent du mieux qu’elles peuvent. Radamès arrive couvert de billets de banque, avec sa kalachnikov. Le « roi » est habillé en général, Amonasro en militaire avec un uniforme d'une autre couleur, mais sans grade ni insigne. Au dernier acte, Radamès tourne en rond à travers toute la scène, tandis qu’Amnéris essaie de l'arrêter : c’est du vrai théâtre.
L’audiovisuel est également utilisé à bon escient. Pour l’audio, on remarque notamment la scène du temple, au cours de laquelle les chœurs et la grande prêtresse, absents de scène, sont diffusés par des haut-parleurs de très grande qualité. Pour le visuel, c’est d’abord dans le temple un film projeté sur un écran descendu des cintres qui montre des Égyptiennes voilées qui s'avancent. Dans la scène des « appartements d’Amnéris », devant le rideau baissé, les servantes sont toutes en ligne, et ce sont leurs blouses blanches qui servent d’écran, sur lequel est projetée une caravane de dromadaires dans le désert et des soldats en marche ; pendant la « danse des négrillons », les vues s’animent avec des chars d’assaut dans le désert. Enfin, à la dernière scène de l’opéra, tout le mur du fond est occupé par un vaste écran où est projetée une vidéo prise verticalement au-dessus de la scène du début : on voit les esclaves à quatre pattes au fond de la boîte dorée et des gens qui circulent parmi eux, comme des rats au fond du tombeau. Un éléphant vient en surimpression, comme s'il voulait écraser tous ces insectes, genre grosses blattes ; ce qu'il fait d'ailleurs à la fin en se couchant dessus.
Raconté de cette manière, cette représentation pourrait faire penser à Hellzapoppin. Et pourtant il n’en est rien, tout se justifie et s’enchaîne parfaitement. Il faut dire que, comme souvent, la vedette de la soirée est plus Amnéris qu’Aïda, mais cette fois pour des raisons essentiellement théâtrales. Bien certainement, Marina Prudenskaja n’a jamais vu Shirley (du couple Shirley et Dino)… Et pourtant, on ne peut que constater un jeu très proche, mêmes attitudes, même air mutin, même mobilité du visage. Et pourquoi après tout Amnéris ne serait-elle pas drôle, une jeune femme espiègle frappée par le sort ? Pourquoi ne serait-elle pas une marrante, méchante certes, mais marrante ? Voici donc enfin, peut-être pour la première fois, une Amnéris belle et expressive, drôle et sensible, pleine d’humour. Elle a décidé d’avoir Radamès (comme Shirley le ferait, elle roule des yeux dans sa direction), et elle déploie toutes les armes de la séduction ; elle alterne donc avec art sourires enjôleurs et attitudes crispées, poses altières et bouderies, caresses et vexations. Elle réussit ainsi à se mettre à dos nombre de personnes, dont bien sûr les pseudo-prêtres qui à la fin du procès de Radamès s’en vont en agitant leurs « masbahas » (grains de prière), tout en se moquant ouvertement d’elle.
Il ne faudrait pas croire que la partie vocale ait été sacrifiée au profit de cet important travail scénique. Car tous ces habiles comédiens sont en même temps, pour la plupart, de très bons chanteurs. À commencer par María José Siri, qui campe une Aïda bien caractérisée, intéressante de bout en bout, et qui, grâce à sa parfaite technique vocale, réussit là où peinent tant de ses consœurs plus âgées, comme pour la dernière et périlleuse note aigue de l’air du Nil que tout le monde attend, et qu’elle attaque piano puis enfle jusqu'au forte. Marina Prudenskaja est une vraie mezzo, sans passage ; elle allie la puissance à la musicalité, et chante toutes les notes sans jamais truquer ; et si son Amnéris reste très éloignée de celles des décibéliennes véronaises, c’est qu’elle est en parfaite cohérence avec son interprétation du rôle. Héctor Sandoval, de son côté, arrive plus difficilement à faire de Radamès quelqu’un de plausible et d’intéressant : une fois de plus, le personnage est falot, parfois même vulgaire ; du point de vue vocal, il distille le rôle avec une grande musicalité (encore un chanteur formé à l’école mozartienne) au point de chanter les dernières notes du Celeste Aïda piano, en voix de tête. Liang Li a une fort belle voix, mais pas le style italien, et n’est pas toujours parfaitement juste. Quant à Yalun Zhang, il campe un Amonasro sans vraiment d’envergure. Daniel Henriks et Olga Polyakova chantent fort bien le roi et la prêtresse.
Les chœurs, tant masculins que féminins, sont également tout à fait excellents. Bien sûr, ils sont plus germaniques qu’italiens, et parfois des alternances forte-piano font plus penser à certaines interprétations de l’Oratorio de Noël de Bach qu’à Verdi. Mais ce parti pris (plus ou moins conscient ?) donne souvent aux chœurs une force supplémentaire qui n’est pas inintéressante. La direction de Manfred Honeck est particulièrement attentive et bien en phase tant avec les chanteurs qu’avec les contraintes de la mise en scène : un beau travail de troupe, bien dans la tradition allemande.
Une Aïda de grande qualité, une Amnéris réjouissante, une direction dynamique et une mise en scène inventive sans être excessive sont les ingrédients qui composent cette excellente soirée, qui mériterait d’être conservée sur DVD.
Jean-Marcel Humbert

 

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