Aïda sur canapé

Aïda - Leipzig

Par Jean-Marcel Humbert | dim 16 Mai 2010 | Imprimer
Giuseppe Verdi (1813-1901)
 
Aïda
opéra en 4 actes (1871)
livret d’Antonio Ghislanzoni
d’après un scénario d’Auguste Mariette
 
 
Danilo Rigosa (Ramphis), Natascha Petrinsky (Amnéris) et James Moellenhoff (le Roi)
font la fête pour célébrer la victoire de Radamès
 
Mise en scène : Peter Konwitschny
Décors: Jörg Kossdorff
Costumes : Michaela Mayer-Michnay
 
Aïda : Maida Hundeling
Amnéris : Natascha Petrinsky
Radamès : Gustavo Porta
Amonasro : Paolo Gavanelli
Ramphis : Danilo Rigosa
Le Roi : James Moellenhoff
Un messager : Michael Chu
Une prêtresse : Viktorija Kaminskaite
 
Orchestre et chœurs de l’Opéra de Leipzig,
Direction : Axel Kober
 
Leipzig, Opéra, 16 mai 2010
 

On ne reviendra pas sur les mille et une manières de monter Aïda : entre les ors des fastes hollywoodiens, la noirceur des temps immémoriaux, et les risques de transpositions hasardeuses, tout se mesure trop souvent en termes de décibels, et l’on en arrive à perdre de vue le drame personnel des personnages. De la démesure pharaonique à l’intimisme total, que faut-il donc privilégier ? Peter Konwitschny a délibérément choisi pour nous en décidant de tourner le dos à tout ce qui s’est fait dans le domaine, pour présenter sa propre vision des faits : ni pyramides menaçantes, ni pompe pharaonique (seul détail égyptien, une calotte dorée de prêtre que porte Ramphis un moment), ni armées défilant, ni sonorités assourdissantes ne viennent ici détourner l’attention de l’essentiel, la confrontation de personnalités qui ont chacune leur caractère et vie propres. Le résultat est étonnant même si, comme souvent dans de telles adaptations, l’histoire racontée sur scène n’est plus tout à fait celle que Mariette et Verdi avaient concoctée, et nécessite donc d’être explicitée ici.
 
Le décor de Jörg Kossdorff est une simple petite boîte gris clair avec une porte à gauche ; le cadre de scène est ainsi passablement réduit, et concentre donc encore plus l’attention sur ce qui s’y passe, d’autant que le seul élément qui occupe le centre de la scène est un canapé rouge de face dont la seule transformation est de devenir blanc à la fin. Le fond de la boîte s’ouvrira un court moment sur les chœurs qui se trouvent normalement invisibles derrière, avant que l’ensemble ne se déstructure totalement à la fin de l’opéra pour s’ouvrir sur la vie ultérieure des trois principaux personnages. Les beaux costumes de Michaela Mayer-Michnay contribuent à bien situer l’action en pleine période contemporaine : Ramphis est habillé à l’indienne d’une longue redingote noire fermée d’une rangée de petits boutons et pantalon blanc, Radamès d’un costume blanc, et Amnéris – blonde bouclée, mince et élégante – d’une robe habillée noire ; Aïda est la femme de ménage de service, comme c’est devenu presque la règle, chaussures plates, blouse noire, bas noirs, col blanc et perruque brune décoiffée, faisant indiciblement penser à Zouc ; le roi – immense – est en habit et Amonasro en battle-dress.
 
C’est donc sur un canapé que les personnages vont se rencontrer, converser, s’affronter et s’occuper à des activités diverses et variées. Il faut d’ailleurs noter que ce qui contribue à la réussite de ce huis clos, c’est d’une part une mise en scène très directive, chaque acteur réagissant à la moindre des répliques des autres protagonistes ; et d’autre part une grande simplification des événements scéniques : par exemple, lors de la scène du messager, seuls sont en scène Radamès, Amnéris et Aïda, qui regardent par la porte ouverte le Roi, le messager et la cour restés en coulisse mais invisibles pour les spectateurs. Même la grande prêtresse est retransmise par haut-parleur, et n’apparaît que pour se faire couvrir – religieusement bien sûr – pliée en deux sur le dossier du canapé par Ramphis puis par Radamès qui hurle son plaisir pendant qu’elle s’agite en saccades.
 
Amnéris, à la scène suivante, est seule en déshabillé de satin grège sur le fameux canapé rouge ; sur la musique de la danse des négrillons, elle se caresse intimement en pensant à Radamès et se tortille en tous sens, puis se roule à terre, vraiment possédée par le démon. Lors du triomphe de Radamès, le plafond transparent de la boîte s’éclaire et une pluie de confettis et de serpentins tombe des cintres : on va faire la fête ! Le Roi et Ramphis arrivent avec des cotillons ridicules, Amnéris apporte le champagne, tous les trois trinquent (y compris avec la souffleuse) ; se déroule alors sur la musique et les chœurs une longue et amusante pantomime à trois, à la fin de laquelle Amnéris, complètement saoule, s’offre à Ramphis. Bien sûr, qui va une fois de plus devoir nettoyer tout le chantier qui reste derrière cette bacchanale ? Aïda bien sûr, qui entre avec un grand balai rouge. Radamès arrive enfin, il a tout sali son bel uniforme… Aïda est seule pour l’accueillir, ils se font les yeux doux mais rien de plus, et regardent par la porte ouverte les prisonniers passer en coulisses. À la fin de l’acte, le fond de la boîte s’ouvre et derrière l’on découvre les chœurs et certains instrumentistes. Amonasro entre enfin, le Roi distribue à ceux qui n’en avaient pas de petits chapeaux ridicules et tous trinquent plus ou moins contraints et forcés… Quelques ouh dans la salle…
 
Pendant l’acte du Nil, la boîte reçoit en projection quelques palmiers, le sphinx de Gizeh et les pyramides ; Ramphis, assis sur le canapé, signe un parapheur de courrier. À la fin de l’air du Nil, Amonasro sort de derrière le canapé : « Cielo, mio padre ! ». Pendant tout le duo avec Radamès, Amonasro passe de temps en temps la tête, repoussé aussitôt par sa fille. Puis Radamès quitte la scène, et la trahison se fait alors qu’il est à l’extérieur : Amonasro force muettement Aïda à poser les questions à Radamès qui ne rentre en scène que quand il entend la voix d’Amonasro. Pendant le procès, Ramphis est assis à gauche, Radamès à droite, Amnéris, en joli déshabillé gris perle sur son pyjama de satin grège, est couchée par terre, recroquevillée, et se lève pour chanter. Avec une épée, elle libère les portants de la boîte : le fond et les côtés s’affaissent vers les coulisses, libérant la scène : au fond est projetée une vue cinématographique en plongée de la place de la gare de Leipzig avec son flot ininterrompu de voitures et de tramways. Aïda sort bien sûr elle aussi de derrière le canapé blanc et vient s’asseoir à côté de Radamès, puis tend la main à Amnéris pour l’inviter à venir les rejoindre. Le curieux couple à trois ne sera pas uni par la mort : c’est à la survie dans notre monde d’aujourd’hui qu’ils seront condamnés…
 
 
 
 
Le choix des chanteurs (il s’agit d’une seconde distribution pour deux des rôles seulement, Aïda et Radamès étant interprétés dans la première par Sylvie Valayre et Carlo Ventre) est visiblement plus fonction de leur physique et de leur jeu scénique que de leurs qualités vocales, à l’exception de Maida Hundeling qui est une excellente Aïda ; sa voix ample, pleine et musicale couvre facilementles autres protagonistes, avec beaucoup de réserve de puissance ; le rôle semble ne lui poser aucune difficulté vocale, y compris l’air du Nil : pas d’hésitation, avec elle, Aïda est bien le premier rôle, mais sans déséquilibrer la représentation, même si parfois elle aurait tendance à un peu crier. Natascha Petrinsky n’a pas une très jolie voix, le son en étant un peu métallique, et elle est loin de chanter juste, ni de chanter très exactement la partition telle qu’elle est écrite. Mais elle est si jolie et elle a un tel abattage qu’il lui sera beaucoup pardonné. Gustavo Porta est un Radamès du type le plus courant : mais que peuvent-elles donc bien trouver à ce gros bellâtre ? En tous cas, il assure sans problème particulier. Paolo Gavanelli en Amonasro a la voix du rôle, mais reste un peu en deçà du personnage. Danilo Rigosa donne un éclairage particulier à Ramphis, genre mage indien assez drôle, petit teigneux parfois menaçant, bien là pour profiter de tous les bons moments que le pouvoir est susceptible de lui apporter ; dommage que la fatigue vocale se fasse sentir au début du dernier acte. Enfin, James Moellenhoff est assez calamiteux vocalement, mais tellement drôle… Le messager et la prêtresse sont bien défendus par Michael Chu etViktorija Kaminskaite. La direction d’orchestre d’Axel Kober n’est pas mauvaise en soi, mais on a quand même déploré quelques décalages, et juste avant l’arrivée des prisonniers, ça patouillait dur à l’orchestre !
 
Néanmoins, il s’agit là peut-être de la représentation d’Aïda la plus tonique, décoiffante et intéressante à laquelle il m’ait été donné d’assister. Contrairement à Stuttgart, où le même principe de boîte avait été adopté, mais où tout était centré sur l’argent et sur la société, ici, tout est recentré sur les personnages, en liaison avec un canapé point trop freudien. En dehors du court intermède où les chœurs sont visibles en fond de scène, sept chanteurs seulement apparaissent sur scène au cours de la représentation : une relecture épurée, jusqu’au grotesque parfois, mais fonctionnant remarquablement bien grâce à une mise en scène pleine d’inventions et à une direction d’acteurs sans faille.
Jean-Marcel Humbert

 

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