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La cour du roi Pétaud - Paris (Athénée)

Par Christophe Rizoud | jeu 18 Décembre 2008 | Imprimer
En 7 ans et 430 représentations dans 101 théâtres de 10 spectacles différents(1), la Compagnie Les Brigands figure au livre des records de la musique légère. Le rendez-vous qu’elle donne chaque fin d’année à l’Athénée fait maintenant partie du menu des fêtes au même titre que la dinde aux marrons, les huitres ou le champagne. D’une fois sur l’autre, on en jauge la qualité comme on compare les millésimes d’un bon vin, Ta bouche en 2004 constituant assurément le sommet d’une production qui, même dans ses années les plus faibles, a toujours eu au moins deux mérites : exhumer des œuvres oubliées d’un répertoire trop souvent négligé et ne pas se prendre au sérieux.
 
Sans déroger à la règle, La cour du roi Pétaud ne se range pas parmi les meilleurs crus. Léo Delibes est plus connu comme l’auteur de partitions d’un sentimentaliste mélodieux – Lakmé, Coppelia - que comme compositeur d’opérettes. Il en écrivit pourtant au début de sa carrière une bonne dizaine(2) dont aucune n’est restée dans les mémoires. Ceci explique peut-être cela. La cour du roi Pétaud, qu’on nous présente comme le couronnement de ses œuvres comiques, s’engouffre dans le sillon creusé par Jacques Offenbach. En 1869, date de sa création, la formule mise au point par le père de La Belle Hélène a déjà fait ses preuves : histoire absurde, légèrement égrillarde, qui brocarde la société et moque le pouvoir en place sur fond de musique endiablée que traverse de temps à autre un frisson de tendresse. Tous ces ingrédients, Delibes et ses librettistes, Adolphe Jaime et Philippe Gille, les reprennent tel quel sans parvenir à donner à leur recette la même saveur. Il y a, comme pour Jupiter d’Orphée aux enfers, beaucoup de Napoléon III chez le roi Pétaud. Ses courtisans aux noms éloquents, Volteface et Zéro, n’ont rien à envier à ceux de l’empereur. L’histoire vaut autant – sinon mieux – que celle de La grande Duchesse ou des Brigands mais la partition, bien que délicate, n’est pas secouée de cet éclat de rire qui agite celles d’Offenbach. Ni frénétique, ni parodique. On y évoque Guillaume Tell de Rossini avec « Mathilde, idole de mon âme » sans en contrefaire la musique, comme l’ose avec génie le trio patriotique de La Belle Hélène. Et quand les sentiments pointent leur nez, ils se limitent aux mièvreries du vocabulaire amoureux sans se teinter de la douce amertume qui fait du rondo de Metella ou de la lettre de la Perichole d’authentiques chefs d’œuvre.
 
A défaut, les costumes extravagants d’Élisabeth de Sauverzac et la mise en scène très appuyée de Jean-Philippe Salério essaient d’apporter le brin de folie qui manque au risque de frôler l’hyperbole. Christophe Grapperon, dans la fosse, sait mieux raison garder et, malgré un orchestre réduit, préserve l’élan de la partition sans en exagérer les effets, ni assécher le son.
La compagnie dont la première des qualités, l’esprit de troupe, repose sur quelques membres essentiels même si ici secondaires - Gilles Favreau, Claire Delgado-Boge, Olivier Hernandez - compte trois nouveaux noms : Vincent Deliau en sinistre Alexibus XXIV,  Mélody Louledjian, Girandole encore raide mais avec du potentiel, Rodolphe Briand dont l’ampleur de la voix fait regretter que Pétaud n’ait qu’un seul air.
Incontournable (elle a fait partie de toutes les productions de la compagnie) et efficace comme toujours, Emmanuelle Goizé ne trouve pas avec le prince Léo la meilleure de ses compositions. L’écriture vocale, comme pour Fragoletto des Brigands, un autre rôle créé par Zulma Bouffar, ne se situe pas dans ses meilleures cordes et sa tessiture de soprano s’emmêle avec celle, identique, de Mélody Louledjian dans les duos.
Révélé l’année dernière en Gontran (Arsène Lupin banquier), Flannan Obé rafle une nouvelle fois la mise. Dans un rôle de deuxième plan, il a vite fait d’occuper le devant de la scène. Projection, clarté du timbre et de la diction distinguent le chanteur qui n’a hélas lui aussi qu’un seul air pour briller mais dont la voix se détache nettement dans les ensembles. L’acteur, entre Louis de Funes et professeur Rogue, s’affirme avec encore plus d’évidence. Effervescent, surabondant, survolté même si exagéré, son Volteface s’avère essentiel pour lutter contre tous les maux de l’hiver : froid, grisaille, grippe, morosité… Une cure de vitamine C.
 
  
(1)   Barbe-Bleue (1) en 2000 ; Barbe-Bleue (2) en 2001 ; Geneviève de Brabant en 2002 ; Le Docteur Ox en 2003 ; Ta Bouche en 2004 ; Toi, c’est moi en 2005 ; La S.A.D.M.P. / Chonchette en 2006 ; Les Brigands et Arsène Lupin banquier en 2007 ; enfin La Cour du roi Pétaud en 2008.
 
(2)   Citons en vrac Deux Villes Gardes (1855), Deux sous de charbon (1856), Six Demoiselles à marier (1856), L’Omelette à la Follembuche (1859), Monsieur de Bonne-Etoile (1860), Les musiciens de l’orchestre (1861), Le Jardinier et son Seigneur (1863), etc.

 

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