Au coin du feu

La Vestale - Paris (TCE)

Par Christian Peter | mar 15 Octobre 2013 | Imprimer
 
Créée en 1807 à l’Opéra de Paris, La Vestale obtient d’emblée un succès considérable au point qu’elle fut jouée plus de deux cents fois jusque dans les années 1850 avant de tomber dans l’oubli. Berlioz admirait beaucoup la partition, tout comme Wagner qui la dirigea à Dresde en 1844. Au cours du vingtième siècle, l’œuvre connait un regain d’intérêt, mais dans sa version italienne, grâce notamment à des monstres sacrés comme Rosa Ponselle qui l’interprète au Metropolitan Opera en 1925 et Maria Callas qui la reprend trente ans plus tard à la Scala dans une mise en scène de Visconti. Pourtant elle ne parvient guère à s’imposer durablement au répertoire à cause des difficultés techniques que présente le rôle-titre, à moins que ce ne soit parce que celui-ci requiert surtout une cantatrice dotée d’une personnalité et d’un charisme hors du commun.
C’est donc dans sa version originale que La Vestale revient dans un théâtre parisien après un peu plus d’un siècle et demi d’absence. Éric Lacascade, dont c’est la première mise en scène d’opéra, propose une vision sobre et dépouillée de l’ouvrage. Un mur sombre avec au milieu une large porte occupe le fond de scène. Au premier plan, des tables et des bancs en bois délimitent l’espace. Les costumes sont intemporels, les hommes portent de longs manteaux noirs, les vestales de simples chemises de nuit blanches. L’acte deux est le plus réussi : au centre du plateau trône une grande vasque d’où émerge le feu sacré, tandis que l’ombre des grilles du portail projetée sur le sol donne l’impression que Julia est prise dans sorte de toile d’araignée. La direction d’acteurs, extrêmement soignée, ne laisse jamais les interprètes livrés à eux-mêmes, pourtant le spectacle ne décolle pas vraiment et frôle parfois le ridicule, par exemple lorsque les vestales déposent des fleurs sur le sol au premier acte, ou au trois, quand le souverain Pontife et Licinius s’affrontent en échangeant mollement quelques coups de poings ; mais c’est surtout la course-poursuite grotesque qui s’engage entre le couple d’amoureux et la foule durant l’ersatz de ballet que l’on entend en guise de conclusion, qui aura valu au metteur en scène quelques huées au rideau final.
  
La distribution, homogène dans l’ensemble, n’appelle aucun reproche majeur. Konstantin Borny dispose d’un timbre sombre aux graves profonds qui sied à son statut de chef religieux dont il possède en outre toute l’autorité requise. Autorité qui fait en revanche défaut à la Grande Vestale incarnée par Béatrice Uria-Monzon. En bonne forme vocale, la mezzo-soprano propose un chant soigné avec une diction en progrès mais passe à côté de son personnage qui, tout au long de l’intrigue, semble être une vestale parmi les autres, ni vraiment stricte et austère au un, ni emplie de bienveillance vis-à-vis de Julia au trois. Jean-François Borras campe un Cinna tout à fait remarquable. La voix est bien projetée, la diction impeccable et le timbre est presque plus séduisant que celui d’Andrew Richards qui a pour lui un physique avantageux et une belle présence scénique. Son Licinius a fière allure et parvient à être émouvant notamment au cours de ses duos avec Julia. Cependant son format vocal apparaît un rien sous-dimensionné durant ses emportements de la scène finale, lorsqu’il surgit avec ses soldats pour arracher sa belle au supplice. Il en est de même pour Ermonela Jaho dont le joli timbre et les exquis pianissimi font merveille dans les pages élégiaques comme l’air « Ô des infortunés déesse tutélaire » interprété avec beaucoup de sensibilité et d’émotion, mais qui se trouve poussée aux limites de ses moyens dans les passages véhéments comme en témoigne la seconde partie de l’air « Toi que j’implore avec effroi » qu’elle affronte crânement et couronne d’un suraigu brillant sans parvenir toutefois à rendre pleinement justice à la partition. Sa Julia discrète et réservée ne semble pas brûler d’une passion dévastatrice qui la pousse à braver les interdits et défier la mort.
Saluons enfin la performance du chœur Aedes, largement sollicité dans cet ouvrage, dont les interventions nombreuses et variées n’appellent que des éloges.
A la tête d’un Cercle de l’Harmonie en bonne forme, en dépit de quelques menus écarts de justesse, Jérémie Rhorer, dirige avec fougue et un grand sens du théâtre cette partition mythique que le public semble somme toute heureux de découvrir enfin dans sa version scénique.
 

 

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