Bien avant Verdi

Nabucco - Ambronay

Par Fabrice Malkani | ven 14 Septembre 2012 | Imprimer
 
Pour l’ouverture de la 33e édition du Festival d’Ambronay, placée sous le signe de la métamorphose, le chef argentin Leonardo García Alarcón a choisi de présenter, après le succès d’Il Diluvio universale en 2010, une nouvelle œuvre, oubliée depuis plus de trois siècles, du compositeur sicilien Michelangelo Falvetti (1642-1692). « Dialogue à six voix », cet oratorio ne présente aucun rapport avec l’opéra de Verdi si ce n’est la thématique biblique liée au roi de Babylone Nabuchodonosor, dont parle le Livre de Daniel. Il possède une dimension véritablement dramatique, faisant alterner récitatifs et airs tandis que la musique joue aussi un rôle dans l’action, y compris par l’usage de dissonances.
 
Comme Il Diluvio en 1682, Nabucco fut exécuté à Messine en 1683 et apporte un témoignage de la fusion des traditions baroques italiennes et de la réception des musiques méditerranéennes. La variété des styles est aussi au service de la caractérisation des personnages et des situations. Sous les voûtes de l’abbatiale d’Ambronay, la magie de la métamorphose opère d’emblée : à la fois familières et étranges, les mesures envoûtantes de l’introduction évoquant le cours du fleuve Euphrate nous entraînent dans un univers métissé. Aux sons de la harpe et des instruments baroques de la musique occidentale se mêlent en divers endroits de la partition les sonorités du ney et du kaval (flûtes obliques), du duduk (instrument à anche double comme le hautbois), de percussions iraniennes. La direction délicate et sensible d’un Leonardo García Alarcón souriant permet aux voix de s’épanouir pleinement dans ce paysage musical exotique et émouvant.
 
L’œuvre est structurée en deux parties, correspondant d’une part au songe du roi – marqué par une Sinfonie lente – qui le conduit à faire élever une statue à son effigie, d’autre part à l’ordre donné à tous d’adorer cette idole. Entre les deux parties retentit une Sinfonie pour l’adoration de la statue.
 
Le Prologue fait dialoguer Superbia et Idolatria, auxquelles les sopranos Capucine Keller et Mariana Flores prêtent leurs voix claires, au timbre limpide, tandis que Matteo Bellotto incarne de sa belle voix de basse le fleuve Euphrate qui les conduit vers Nabucco. Dans le Dialogue, qui s’ouvre sur un tempo lent et tragique, comme une profonde méditation et un présage funeste, le ténor Fernando Guimarães propose une interprétation convaincante du roi de Babel et traduit par sa gestuelle la démesure de son orgueil autant que la limitation de son intelligence, tout en lui prêtant sa facilité d’émission et la belle couleur de son timbre. En revanche, le contre-ténor Fabián Schofrin manque de puissance et de projection dans son interprétation d’Arioco, préfet des milices, restant trop en retrait dans un rôle exigeant, notamment dans la partie « à 4 » où il décrit le fameux colosse d’or, la statue de Nabucco érigée après le songe. La basse Alejandro Meerapfel se distingue par l’assise de sa voix profonde et sa diction nette, rendant justice au personnage du prophète Daniel. Le Chœur des Chaldéens, qui intervient dans la partie centrale de l’œuvre, est interprété avec talent par le Chœur de chambre de Namur.
 
L’oratorio se conclut sur la joyeuse et confiante acceptation de la mort par les trois jeunes gens juifs, Anania, Azaria et Misaele, qui refusent d’adorer l’idole et se moquent des prétentions du roi. Cela nous vaut des airs d’une grande beauté : à la rage de Nabucco et aux exhortations d’Arioco répond l’aria mêlée de mélodies orientales d’Anania (Caroline Weynants), exprimant la joie et le sourire, puis celle d’Azaria, qui exprime la foi en de magnifiques mélismes et sur une mélodie dépouillée, dont l’émouvant lyrisme doit beaucoup à la superbe interprétation de Mariana Flores. Misaele (Magdalena Padilla Osvaldes) chante la lumière avant la reprise en chœur de l’image d’une ultime métamorphose, celle des flammes du supplice qui deviennent des roses.
 
C’est un triomphe : à l’issue du concert, chaleureusement applaudi par le public qui remplit l’abbatiale, Leonardo García Alarcón donne en bis trois moments de l’œuvre, notamment l’introduction frémissante aux accents mystérieux, et rappelle que la partition (édition critique) a été établie par Nicolò Maccavino – le musicologue qui avait redécouvert Il Diluvio universale – et par Fabrizio Longo – par ailleurs second violon de la Cappella Mediterranea – qui tous deux travaillaient au départ chacun de leur côté sur ce même document historique.
 
NB : Le concert, enregistré par France Musique, sera diffusé jeudi 29 septembre à 19h30. Un CD est en préparation chez Ambronay Éditions et paraîtra en 2013.
 

 

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