Come Prina

Farnace - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | jeu 28 Avril 2011 | Imprimer
Farnace de Vivaldi : oui mais quelle version ? Frédéric Delaméa, indispensable dès que l’on traite du Prete Rosso, en compte au total sept, composées entre 1727 et 1738. La troisième d’entre elles, créée en 1730 à Prague, déclencha l’une des premières émeutes de l’histoire de la musique, faisant de Vivaldi l’ancêtre des Rolling Stones ainsi que le raconte non sans humour le musicologue dans le programme de la soirée. Seuls deux manuscrits sur les sept dénombrés sont parvenus jusqu’à nous. Pour ce concert au Théâtre des Champs Elysées, on a procédé à un savant collage entre ces deux partitions, l’une (référencée G36) présentée à Pavie en 1731 et l’autre (référencée G37) dite de Ferrare, datée de 1738, qui par un enchainement malheureux de circonstances ne fut jamais jouée1. Giuseppe Piacentino, dans le programme – décidément très instructif –, explique que cette dernière version « plus soignée et plus incisive sur le plan musical » à servi de point de départ à la reconstitution proposée.
 
 
Le résultat n’a pas grand-chose à voir avec l’enregistrement de référence, dirigé en 2002 chez Alia Vox par Jordi Savall, qui lui se basait sur le seul manuscrit de 1731 auquel avaient été adjoints le recitativo accompagnato de Tamiri et des extraits du Farnace de Franceso Corselli. Plus encore que les variantes que l’on relève ça et là, ce sont les partis-pris interprétatifs qui font la différence. Dix ans de « Vivaldi renaissance » sont passés entre les deux interprétations. Comment ne pas en tenir compte. Autant Savall à l’aube des années 2000 nous paraissait visionnaire, autant sa lecture aujourd’hui nous apparaît simple pour ne pas dire sommaire, comparée aux intentions dont Stefano Molardi charge son propos. Nuances, contrastes tant d’intensité que de tempos, rapports de couleurs instrumentales appartiennent désormais à la syntaxe vivaldienne et l’ensemble I Virtuosi delle Muse s’en donne à cœur joie pour servir une des partitions les plus substantielles du compositeur vénitien.
 
 
 
Là où Savall et Molardi divergent également, c’est sur les typologies vocales retenues. Ici, Pompeo et Aquilio deviennent ténors, Selinda soprano, Tamiri mezzo-soprano. Surtout, le rôle-titre n’est plus confié à un baryton2 mais à un contralto. Sonia Prina (qui chantait Pompeo dans la version Savall) réussit sans mal à éclipser le Farnace iconoclaste mais attachant qu’interprétait au disque Furio Zanasi. Le style, évidemment, est davantage conforme à ce que l’on attend dans ce répertoire ; la couleur vocale parait aussi plus appropriée. La nature même de la voix, rugueuse, presque rauque, sert ce personnage de roi déchu, pitoyable et impitoyable à la fois. Puis, le fameux air « Gelido in ogni vena » endolori comme il se doit par un chant rongé d’angoisse n’est pas étranger au triomphe que réserve le public à la cantatrice italienne.
A côté d’elle, on remarque dans le rôle de Gilade, certes moins caractérisé mais encore plus virtuose que celui de Farnace, le soprano véloce et gracieux de Sabina Puértolas (que l’on se réjouit de retrouver en Dalinda dans un prochain Ariodante3). Pour traduire les débordements de Berenice, Maria Grazia Schiavo mise d’abord sur un tempérament dramatique. L’abus de suraigus, certains assez astringents d’ailleurs, nous semble discutable mais la tactique s’avère payante. Son portrait de la reine de Cappadoce, rechampi à coups d’ornementations périlleuses, est applaudi à plusieurs reprises. Des deux ténors se détache Emiliano Gonzalez-Toro, Aquilio plus séduisant et plus policé que son partenaire, Anders J. Dahlin, qui apparaît insuffisamment aguerri pour surmonter les difficultés accumulées au deuxième acte par l’unique air de Pompeo. Dommage car le timbre, doux-amer à la manière de Topi Lehtipuu (autre ténor scandinave), ne manque pas d'intérêt. Le chant de Josè Maria Lo Monaco s’échauffe peu à peu jusqu’à prendre la véritable mesure du rôle de Tamiri, sans égaler toutefois celui, magnifique, de Sara Mingardo qui interprétait pour Alia Vox la Reine du Pont.
 
 
Ce petit jeu des comparaisons autour de Farnace, rendu encore plus sapide par la liberté d’interprétation qu’autorise le répertoire baroque, se poursuivra la saison prochaine. Le Théâtre des Champs Elysées affiche de nouveau l’opéra de Vivaldi dirigé par Diego Fasolis (encore en version de concert malheureusement) et il se murmure qu’un enregistrement serait dans les tuyaux chez Virgin Classics (avec dans les deux cas Max-Emmanuel Cencic en roi du Pont).
Christophe Rizoud
1 Pour la petite histoire, la référence « G » est l’abréviation de Giordano en relation avec les deux turinois, Roberto Foà et Filippo Giordano, qui financèrent le rachat des partitions de Vivaldi par la bibliothèque nationale. Il est d’usage de désigner les manuscrits sous la référence Foà (F) ou Giordano (G) suivie du numéro du volume, en fonction de leur appartenance.
 
 2 En confiant Farnace à un baryton, Jordi Savall a pris quelques libertés avec la partition. Le rôle dans la version de Pavie était chanté en fait par un ténor.
 
3 Haendel : Ariodante. Il Complesso Barocco, Alan Curtis (direction), Joyce DiDonato (Ariodante), Marie-Nicole Lemieux (Polinesso), Karina Gauvin (Ginevra), Sabina (Puertolas Dalinda). Théâtre des Champs-Elysées, lundi 23 mai à 20h. Plus d’informations.

 

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