Comme au théâtre

Vespro della Beata Vergine - Macerata

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 29 Juillet 2010 | Imprimer
Depuis cinq ans, Pier Luigi Pizzi assure la direction artistique du Festival d’opéra de Macerata, pour lequel il choisit chaque année une thématique particulière1 : après « Le voyage initiatique » (2006), « Le jeu des puissants » (2007), « La séduction » (2008), « La trahison » (2009), c’est cette année « À la plus grande gloire de Dieu » qui marque l’orientation de cette 46e saison. Le choix de ce thème, selon les organisateurs, a pour but non seulement d’élever le niveau de l’offre culturelle du festival, mais aussi de favoriser les échanges intellectuels sur les grandes questions existentielles et métaphysiques concernant la valeur de la personne humaine. L’ensemble de la programmation et sa thématique religieuse sont dédiés au Père jésuite Matteo Ricci, né en 1552 à Macerata, et dont on célèbre le 400e anniversaire de la mort : homme de science, de lettres et de foi en même temps que musicien, il fut aussi – sous le nom de Li Madou Xitai – missionnaire en Chine où il créa de solides liens culturels avec l’Occident.
Il se trouve que l’année même de sa mort était édité à Venise l’oratorio Vespro della Beata Vergine de Claudio Monteverrdi. Comme le souligne Pier Luigi Pizzi, sans Monteverdi et son Orfeo – premier opéra de l’histoire de la musique – Verdi n’aurait pas existé. Or ces Vespro contiennent en filigrane des éléments de la théâtralité musicale présente dans Orfeo. Voilà donc, s’il en était besoin, des raisons à cette programmation. Mais, plus intéressante encore, est la tradition du Cantar Lontano, technique vocale de la province des Marches remontant également au début du XVIIe siècle, et consistant à disperser les chanteurs dans l’espace de manière à créer un effet de son à la fois spatialisé et diffus. C’est à Saint-Marc, à Venise, où les chanteurs étaient ainsi disposés, que l’effet était le plus spectaculaire.
Tout à côté du théâtre Lauro Rossi, l’église San Paolo de Macerata, rebaptisée « auditorium San Paolo », date également du début du XVIIe siècle (1623). Autant dire qu’un maximum d’ingrédients a été rassemblé pour faire de cette soirée un moment privilégié. Pizzi a prévu en outre un sobre élément scénique décoré d’un tableau de la Vierge prêté pour l’occasion, et a habillé musiciens et chanteurs de costumes évoquant le début du XVIIe siècle dans les tons sépia qu’il affectionne, agrémentés pour certains de fraises noires. Et il a fait appel à l’un des spécialistes confirmés de ce domaine, le chef maceratese Marco Mencoboni, qui a étudié notamment avec Ton Koopman et Gustav Leonhardt, et qui assure par ailleurs la direction artistique du festival Cantar Lontano (province d’Ancône), et dirige un chœur et un orchestre du même nom. Passionné, il l’est à n’en pas douter, spécialiste aussi qui propose une version révisée de ces Vespro, afin d’en mieux mettre en valeur, dit-il, le sens religieux et mystique le plus profond.
Sa manière de diriger, assez précise, est toutefois exagérément italienne (entre Louis De Funès dans La Grande Vadrouille et Roberto Benini) et donne un peu le tournis, d’autant qu’il se retourne fréquemment vers le public pour lancer les chœurs placés derrière lui de chaque côté. Il chante avec eux, danse, fait de très grands gestes sans baguette, augmentant ainsi l’effet de spectacle, et s’étonnant ensuite que le public applaudisse quasiment après chaque morceau, alors que sa gestuelle appelle justement de tels débordements. On relève un Audi Coelum un peu désordonné et mou dans l’équilibre des ensembles, et dans l’accord du rythme entre les chœurs et les solistes. Le départ manqué des chœurs vers la fin ne lui est pas imputable, mais à un spectateur qui n’a pas éteint son téléphone portable (record du monde en Italie en la matière).
Par ailleurs, tenant pour les concerti à toucher lui-même l’orgue positif situé en fond d’orchestre, dans le dos des solistes, il se trouve ainsi à perdre le contact avec eux et à créer un manque de cohérence musicale qui ne serait pas intervenu s’il était resté à sa place de chef. Car globalement sa direction est dynamique et rigoureuse, et participe efficacement de cette théâtralité musicale en devenir que nous soulignions plus haut.
Fidèle à son idéal du Cantar Lontano, le chef a essayé de positionner les chanteurs en conséquence. Les solistes, placés dans le chœur devant le petit orchestre, entrent et sortent selon les besoins de la partition, en se mettant chaque fois à des emplacements différents, ce qui ajoute encore à l’effet théâtral recherché. Les excellents chœurs du Cantar Lontano (12 chanteurs) et de La Stagione Armonica (16 chanteurs) sont placés à droite et à gauche de la croisée du transept, et certains solistes sont appelés à chanter dans la chaire. Toutefois, en raison de l’exigüité relative de l’église, le résultat acoustique n’est certainement pas à la hauteur des efforts déployés : peut-être au centre ou vers le fond l’effet quadriphonique était-il perceptible, mais là où nous étions placé, le chœur de droite était relativement peu audible.
Les solistes sont tous de très bonne qualité pour ce type de répertoire, encore que deux d’entre eux aient une grande difficulté à vocaliser. Les voix sont bien individualisées dans cette église exempte d’écho et bénéficiant d’une acoustique plutôt bonne. Seule la « voix blanche » soliste était beaucoup trop stridente, et nous ne saurions trop conseiller à cette très jeune chanteuse (14 ans) d’arrêter de chanter quelques années si elle souhaite aborder par la suite une carrière lyrique.
L’orchestre d’instruments anciens sonne de manière agréable, et reste globalement juste. Donc au total un concert inaugural de belle qualité, qui ouvre à la réflexion spirituelle avant que ne soient abordés au théâtre du Sferisterio, pendant les douze jours suivants, les autres thèmes liés à la religion et à la religiosité.
 
1 Cf. l’interview qu’il nous a accordé
 

 

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