Croqueuse de vocalises, mais pas seulement

récital Haendel - Bruxelles

Par Bernard Schreuders | lun 21 Février 2011 | Imprimer
Si vous avez un jour la chance d’assister à un récital de Simone Kermes, vous n’écouterez probablement plus jamais ses albums de la même manière. Vos doutes éventuels, vos préventions pourraient même disparaître. Bien sûr l’ivresse s’y devine, mais le disque prive l’auditeur de ses manifestations les plus spectaculaires et d’une présence stupéfiante. Les haendéliens connaissent depuis une dizaine d’années cette voix longue et agile, ses aigus et suraigus adamantins : Simone Kermes campait le rôle-titre de Deidamia, dernier opus lyrique du compositeur remonté à Sienne en juillet 2002 et enregistré dans la foulée par Alan Curtis. La colorature a depuis fait preuve d’un bel éclectisme, de Vivaldi à Schumann en passant par Beethoven ou Krauss, Haendel conservant toujours une place de choix dans son parcours. Ainsi, entre deux albums de premières mondiales qui défrichent les répertoires belcantistes de Naples à Vienne (« Lava » et « Colori d’amore »), la chanteuse a pris le temps de consacrer un hommage à Francesca Cuzzoni (chez Berlin Classics), l’une des interprètes préférées du compositeur.
Simone Kermes déboule d’un pas décidé et toise le public avant de se tourner vers l’orchestre: Armide veut en découdre et laisse exploser sa fureur1. Ce n’est pas seulement la tête, impressionnante avec sa paire de saphirs sous un casque flamboyant, mais le corps tout entier qui vibre et irradie d’une énergie profuse, un corps extraordinairement mobile, réactif. Dans la virtuosité comme dans l’élégie, il épouse et prolonge la moindre inflexion du chant et nous révèle la sensibilité, le tempérament, la sincérité de l’artiste que les enregistrements ne restituent qu’imparfaitement. Au fil de la soirée, nous ne découvrons pas seulement une actrice, mais une musicienne qui, dans tous les registres, se donne sans compter et s’amuse, se joue des difficultés avec gourmandise, prend des risques, invente et renoue ainsi avec l’essence du premier bel canto. Simone Kermes s’approprie tout ce qu’elle touche et l’auditeur doit être capable, a fortiori dans des tubes comme les airs de Cléopâtre, de se détacher, du moins momentanément, de ses versions favorites pour s’ouvrir à une autre lecture, ce qui n’implique pas d’y adhérer : nous pouvons admirer cet accent de révolte inédit dans « Se pietà », mais ne pas goûter la cadence, ce suraigu attaqué pianissimo et susurré comme dans un râle d’agonie. Maniera di cantare, comme dirait Jacobs, ou maniérisme ? A chacun d’apprécier, mais ce n’est pas tous les jours qu’une cantatrice renouvelle ainsi l’interprétation et imprime sa marque.
C’est la même qui se glisse au milieu de l’orchestre, à côté du violoncelle, pour une déclaration intime, mezza voce, d’une sobriété exemplaire (« Io ti bacio »). La chanteuse est ainsi faite : elle se déchaîne telle une Nina Hagen puis s’abandonne, décoche fusées et notes piquées puis se concentre et dépouille son chant jusqu’à l’épure. Cette ambivalence n’est-elle pas au cœur de l’esthétique de l’opera seria, dans la structure même du Da Capo ? L’interprétation que Simone Kermes donne du célébrissime «Piangerò » est à cet égard emblématique : le contraste, la rupture n’aura peut-être jamais été aussi radicale entre les sections A et B de l’air, entre la douleur intériorisée et la rage vindicative de Cléopâtre.
Du charisme, des performances électrisantes, le goût de la pyrotechnie, des lamenti étirés en pianissimi voluptueux, la recherche de partitions inédites, les analogies ne manquent pas avec une autre diva, analogies que le marketing n’hésite d’ailleurs pas à exploiter : et si Cecilia Bartoli et Simone Kermes ressuscitaient les rival queens de Haendel, la soprano Francesca Cuzzoni et la mezzo Faustina Bordoni ? Elles, au moins, ne se crêperaient pas le chignon et l’émulation nous vaudrait certainement un concert mémorable ! On peut toujours rêver…
Kermes offre trois bis, accueillis avec joie au regard d’un programme un peu court. On comprend d’autant moins que ce dernier propose la trop brève version originale, en fa mineur, d’« Ombre piante », abandonnée par Haendel juste avant la création de Rodelinda, que l’orchestre, lui, est gâté plus qu’ordinaire. Sa prestation n’est pas en cause et Wolfgang Katschner n’a pas usurpé le Handel-Preis der Stadt Halle: les concertos recouvrent sous sa conduite une vigueur et un souffle rafraîchissant, entre motricité rythmique et développements poétiques, à la faveur d’amples phrasés et d’une agogique raffinée, mais en seconde partie, la Lautten Compagney entre en concurrence avec la soliste qui n’interprète que quatre numéros. Première consolation, les sauts vertigineux d’Ottone (« Dopo un’orrida procella ») nous rappellent que l’intrépide soprano affrontait cette partie surhumaine, conçue par Vivaldi pour défier l’opéra napolitain, dans l’intégrale de Griselda emmenée par Jean-Christophe Spinosi.
« No Vivaldi, No Haendel » annonce-t-elle ensuite, mais un savoureux détour par Gershwin (« The man I love »), avec la complicité du chef qui lui donne la réplique. Enfin, la diva change d’attitude, s’immobilise et se concentre sur les adieux de Didon: lunaires, irréels comme un éclair sur l’au-delà. Alors que l’orchestre seul poursuit la plainte, les lumières s’éteignent progressivement et le silence vient coïncider avec la nuit la plus profonde. Hormis un gloussement au balcon, la salle retient son souffle. Cette mise en scène n’était peut-être pas nécessaire, mais elle n’enlève rien au bonheur de saluer une artiste de cette trempe. D’Armida à Didon, la croqueuse de vocalises sait aussi endosser le costume de tragédienne.
 
 
1 Simone Kermes incarnera la magicienne à l’Opéra de Cologne pour neuf représentations, du 30 avril au 21 mai 2011.                                                                                                              
 

 

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