Dans le meilleur des théâtres possibles

Candide - Nancy

Par Laurent Bury | dim 08 Décembre 2013 | Imprimer
 
Quelle excellente idée l’Opéra de Nancy a eue de programmer le désopilant Candide de Bernstein pour les fêtes (les représentations coïncident avec les grandes festivités liées à la Saint-Nicolas, honoré en Lorraine par toutes sortes de défilés, processions et feux d’artifices). Le spectacle monté par Robert Carsen au Châtelet en 2006 avait permis à beaucoup de mélomanes de découvrir cette œuvre, surtout connue par l’enregistrement qu’en avait dirigé le compositeur peu avant sa disparition ; si l’opéra d’Anvers vient de le présenter en juin dernier, on n’a guère eu l’occasion de revoir Candide en France. Après la brillante réussite de The Importance of Being Earnest au cours de la saison précédente, il était légitime de confier cette production à la même équipe anglophone, et l'on pouvait espérer que tout serait pour le mieux dans le meilleur des théâtres possibles. Si le décor n’a pas le côté surréaliste de celui qu’avait conçu, déjà, Annemarie Woods pour l’opéra de Gerald Barry d’après Oscar Wilde, les costumes d’Anna Fleischle ne passent pas inaperçus (notamment avec des Jésuites plus que croquignolets) et l'on apprécie aussi la chorégraphie de Lorena Randi. Pour sa mise scène, le Britannique Sam Brown puise dans la mythologie étatsunienne puisqu’il situe toute l’action en Amérique, un peu comme l’avait fait Carsen. Première surprise et première image forte : la Westphalie, ici « Westphalia, Michigan » (le village existe réellement) est une communauté amish, où les héros reviendront au terme de leur parcours. Partant, il n’est pas difficile de trouver maints exemples d’obscurantisme ou de débauche sur le territoire des USA, que ce soit à « Lisbon, Iowa », à « Paris, Texas », ou à « Cadiz, Ohio ». Les quatre rois qui se disputent au deuxième acte deviennent les quatre présidents sculptés sur le mont Rushmore. Tout cela fonctionne bien, avec cohérence, et correspond à ce que Bernstein et ses librettistes voulaient faire, le XVIIIe siècle européen n’étant qu’un masque transparent pour l’Amérique intolérante des fifties. Et l’on admire le courage qu’il fallut sans doute à Lilian Hellman pour conserver toute la gauloiserie du texte de Voltaire...
 
Majorité écrasante d’anglophones dans la distribution aussi, comme on pouvait s’y attendre. Vu dans The Importance of Being Earnest, Chad Shelton est un Candide au visage poupin et à la voix claire, qui exprime bien l’idéalisme naïf du héros. Sa partenaire dans le Gerald Barry, Ida Falk Winland possède un timbre ferme et sonore, mais ne fait pas tout à fait de « Glitter and be gay » le numéro de cirque que peut être cet air ; en dehors de ce tube, ses qualités vocales s’imposent incontestablement. Aux côtés de ces deux voix d’opéra, l’on peut entendre des artistes plus familiers d’un autre univers. Arrivée sur le tard pour remplacer Renee Morloc initialement prévue, Beverly Klein a de la personnalité à revendre dans le rôle de la Vieille, qu’elle a notamment interprété à l’ENO ; les spectateurs du Châtelet l’ont vu dans Sunday in the Park with George, elle reviendra en 2014 pour Into the Woods du même Stephen Sondheim. Quant à Michael Simkins, c’est avant tout un acteur qui s’est certes produit dans des comédies musicales à Londres, mais il chante un peu comme Rex Harrison dans My Fair Lady ; on entend bien ses aigus, mais ses graves beaucoup moins, et il vaut mieux qu’il ait recours au parlando. Pour lui surtout se pose la question de la sonorisation, à laquelle l’opéra de Nancy n’a pas fait appel, à juste titre pour toute la partie chantée, mais qui aurait pu s’avérer utile dans les dialogues parlés, parfois couverts par l’orchestre. Tous les autres rôles sont confiés à des chanteurs lyriques : si Kevin Greenlaw change d’apparence à plusieurs reprises sans jamais quitter le personnage de Maximilien, les autres endossent pour la plupart des rôles multiples dont ils s’acquittent avec une bel entrain. Adoptant en général des tempos assez mesurés, Ryan McAdams fait ressortir les détails d’orchestration de la célèbre ouverture et conduit avec conviction une partition qui multiplie les rythmes exotiques et les clins d’œil parodiques (quand Candide part pour l’Amérique du sud, on croit entendre les Saudades do Brazil de Darius Milhaud).
 
 
 

 

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