De Vérone à Nancy

Turandot - Nancy

Par Brigitte Cormier | mar 08 Octobre 2013 | Imprimer
 
Cette nouvelle co-production de Turandot des Opéras de Nancy et de Metz concilie la puissance dramatique des effets visuels et sonores, tels qu’on peut en voir dans les arènes de Vérone et le raffinement artistique qu’autorise la salle intime de l’un des plus beaux théâtres de style « Rococo » au cœur d’un espace architectural unique ayant retrouvé toute sa splendeur depuis sa restauration de 2005.
« Je dois jeter les maquillages du sentimentalisme et de la sensiblerie facile. Je dois émouvoir, mais sans rhétorique, et capter l’émotion du public en faisant vibrer ses nerfs comme les cordes d’un violoncelle.»* Telle est la loi que s’imposa Puccini en attaquant son ultime opéra. S’inspirant de celui qui a si bien su utiliser le merveilleux de l’Orient pour créer un nouveau vocabulaire musical, Yannis Kokkos restitue le féerique traditionnel à la chinoise sur un mode qui en conserve l’essence et le charme tout en éliminant les lourdeurs de ses stéréotypes. Faisant équipe avec Anne Blancard pour la dramaturgie, cet homme de théâtre aguerri, ayant à son actif de nombreuses réussites qui ont fait date dans le domaine lyrique (qui ne se souvient de ses Troyens au Châtelet ?), a mis ses compétences éclectiques au service d’une mise en scène efficace, brillante, à la fois classique et moderne. Minutieusement étudiés et stylisés, les décors et les costumes qu’il a conçus ont une part importante dans l’attrait visuel de cette Turandot. À mesure que se déroule le conte cruel dont la tension ne se relâche jamais, chaque geste, chaque attitude dessine avec justesse l’évolution psychique des personnages. Chaque étape du drame prend la forme d’un magnifique tableau vivant qui préserve, en les réinventant, les images significatives des didascalies : la lune, le palais, le balcon… Et surtout, le gong faisant office de miroir qui prolonge l’espace vers l’infini. Symétrie des masses chorales, figurant le peuple de Pékin — foule compacte aux humeurs changeantes ; couleurs profondes en opposition — surtout celle du rouge au noir ; perruques, demi-masques, et savants maquillages de style oriental ; chorégraphie acrobatique, joueuse ou querelleuse… édifient l’unité et la fluidité d’une parabole théâtrale où le tragi-comique le dispute au paroxystique.
Autre pilier essentiel de cette réussite lorraine, le talent et l’énergie communicative du chef israélien Rani Calderon. De la fosse d’orchestre monte une musique éclatante aux harmoniques subtiles parfaitement lisibles, qui menace, inquiète, sautille, cogne, rit, bouleverse — Ô ces violoncelles ! Le défi que Puccini s’était lancé est pleinement relevé par un jeu passionné mais nuancé à tous les pupitres alors que les instruments restent continument en relation fusionnelle avec le chant.
 
En premier lieu, il convient de nommer le ténor coréen interprète de Calaf, Rudy Park, véritable bête de chant, au physique de lutteur. Vivant en Italie depuis plus de dix ans, il a remporté en 2009 le concours de chant de Vérone dans ce rôle exigeant qu’il a ensuite chanté dans l’arène romaine et à Séoul. Selon sa biographie il a interprété en Italie et sur d’autres scènes européennes et nord-américaines, la plupart des premiers rôles de ténor du répertoire italien. Ce qui frappe dès qu’il apparaît, c’est sa puissance vocale et surtout l’impression de force émanant de sa personne. Sans avoir le timbre séduisant de Pavarotti, ni son œil de velours, il n’a rien à lui envier sur le plan de la projection. Tant elles sont étonnantes en décibels, les résolutions successives des trois énigmes atteignent leur intensité dramatique et l’exécution fracassante de ses airs, « Nessun dorma » et de « Mio fiore ! Oh ! Mio fiore mattutino », lui vaut d’être applaudi. Notons que ce ténor hors norme sera bientôt à Liège dans Aïda en Radamès. 
Face à lui, la Turandot de la soprano allemande, Katrin Kapplush, beauté froide hiératique et voix d’airain, manque quelque peu d’étrangeté et de majesté pour le rôle. On comprend toutefois que cette princesse de glace ait de bonnes raisons de craindre les assauts de ce colosse plus animal que séducteur. Un peu distant de ce fait, leur couple fonctionne malgré tout puisque le grand duo d’amour absolu dont Puccini rêvait, et qui aurait demandé de part et d’autre davantage de lyrisme, tourne court dans la conclusion replâtrée après la mort du compositeur dont il faut nous contenter.
Quant au trio vocal des ministres Ping, Pang et Pong, accompagné de cordes en pizzicati et de vents persifleurs, il apporte à l’horreur de la situation un contrepoint tantôt narquois, tantôt philosophe, tantôt évocateur d’une nature idyllique où résonnent bois, harpes et célesta. Dans le rôle de Ping, le baryton coréen Chang Han Linn mène excellemment le jeu, tandis que ses deux compères ténors, François Piolino (Pang) et Avi Klemberg (Pong) lui donnent la réplique en cadence comme il se doit. Chacune de leurs apparitions facétieuses, réglées au cordeau, capte l’attention tandis que leur chant déclame, commente, se moque…
Remarquablement grimé et emperruqué Miklos Sebestyén possède une voix de basse émouvante qui lui permet d’incarner un Timur très humain. Ayant attaqué la première note de son air « Signore ascolta ! » avec un son d’une pureté rare, la soprano Karah Son conquiert d’emblée le cœur du public. Pour être une grande Liù, cette jeune et touchante interprète manque encore un peu de nuances dans son phrasé. D’ores et déjà, son suicide au poignard, accompli dans une sorte d’élan dansé, demeure inoubliable.
* Lettre à son librettiste Renato Simoni, 18 mars 1920
 

 

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