Degout et des couleurs

Pelléas et Mélisande - Verbier

Par Claude Jottrand | lun 23 Juillet 2012 | Imprimer
 
 
Une des particularités du festival de Verbier réside en ses deux orchestres maison, le Verbier Festival Orchestra et le Verbier Festival Chamber Orchestra. Ces deux formations se partagent les représentations avec une compétence qui n'a d'égale que leur ardeur. Pourtant, ce sont des orchestres de jeunes (18-28 ans), certes très soigneusement sélectionnés parmi des milliers de candidats recrutés internationalement, mais dont le travail se fait sur une courte période et à un rythme accéléré. L'orchestre de chambre est une émanation du symphonique, en ce sens que les meilleurs éléments de l'orchestre symphonique participent l'année suivante à l'orchestre de chambre.
 
 
Confier une des plus belles partitions symphonique du répertoire lyrique, Pelléas et Mélisande, à l'occasion du 150e anniversaire de la naissance de Debussy, à un orchestre de jeunes, même dirigé par un chef expérimenté, c'est une fameuse gageure. Pari réussi : de très belles couleurs dans les pupitres de cordes, les vents un peu moins disciplinés mais très enthousiastes, une remarquable cohésion de l'ensemble, la concentration et les compétences individuelles de ces jeunes musiciens conduits par Charles Dutoit ont fait merveille.
 
La distribution vocale réunissait quelques-uns des meilleurs spécialistes de chaque rôle, c'est en principe le meilleur moyen de ne prendre aucun risque. Stéphane Degout, qui s'est déjà plusieurs fois fait remarquer dans le rôle, donne de Pelléas un portrait particulièrement viril, beaucoup plus corsé que ce qu'on entend d'habitude. La complexité des sentiments est parfaitement rendue, avec beaucoup d'humanité, ses élans, son amour et sa souffrance en sont d'autant plus émouvants qu'ils sont solidement incarnés. Sur un plan musical, sa performance est tout simplement époustouflante d'intensité dramatique, de bout en bout. La voix au timbre de plus en plus riche domine toutes les difficultés du rôle; la diction est parfaite, on comprend chaque mot (preuve que, oui, c'est possible !) et chaque mot est investi. Une magistrale leçon de chant français ! A ses côtés, Magdalena Kožená est plutôt décevante. Elle a revêtu la robe vert d'eau de Mélisande et dénoué ses longs cheveux, comme si elle sortait d'un tableau préraphaélite, cela ne suffit pas à dessiner un personnage. Certes, la voix est belle, mais on ne comprend pas bien la caractérisation du rôle, tout à la fois femme-enfant, femme blessée, indifférente aux autres et à elle-même, le tout pris hélas au premier degré. La composition engendre peu de poésie, plutôt à la limite de l'ennui, et présente la cantatrice curieusement insensible aux élans et à la qualité de ses partenaires. Golaud blanchi sous le harnais, José Van Dam semble en toute grande forme pendant les premières scènes; mais ensuite une certaine fatigue le gagne. Il se retrouve l'ombre de lui-même, sauf que cette ombre immense remplit la salle d'émotion. Si la voix a perdu toute couleur dans le grave et un peu de sa vaillance dans l'aigu, Van Dam n'en reste pas moins un grand artiste, grand connaisseur du rôle, avec lui aussi une excellente diction. Au fil des scènes, il puise dans ses réserves et met toute son énergie dans la bataille, pour un résultat finalement honorable. L'Arkel de Willard White est loin d'être idéal : la voix a le timbre qui convient, mais l'émission est très dispersée, la justesse et la diction sont approximatives, le vibrato résolument trop large. En Geneviève, Catherine Wyn-Rogers donne bien plus de satisfaction, par la chaleur de la voix, mais aussi la bonne mesure, l'équilibre du personnage. Et pour une fois, Yniold évite le ridicule : Julie Mathevet, sans minauderie ni enfantillage, donne une certaine épaisseur au rôle de cet enfant pris dans des jeux d'adultes.
 
 
Reste que le choix d'une telle partition pour une représentation sans mise en scène, sans même aucune intention de mise en situation des protagonistes, n'est pas tout à fait convaincant. Certains chanteurs s'y entendent mieux que d'autres à recréer, par le seul effet de la narration, l'univers poétique si particulier de Maeterlinck, mais tous n'y arrivent pas. On ressort de l'expérience avec le sentiment d'avoir entendu une merveilleuse partition symphonique avec voix obligées, remarquablement dirigée, diversement interprétée, mais demeure la frustration d'une véritable émotion théâtrale.
L'enregistrement vidéo de cette soirée est disponible gratuitement en replay pendant 90 jours sur medici.tv.
Version conseillée
Debussy: Pelleas et Melisande | Compositeurs Divers par Herbert Von Karajan
 

 

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