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DELIUS, The Magic Fountain – Wexford

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Spectacle
22 octobre 2025
Wagner en Floride

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3

Infos sur l’œuvre

Drame lyrique en trois actes de Frederick Delius, sur un livret du compositeur, composé de 1893 à 1895 et créé à Kiel le 2 décembre 1997

Détails

Mise en scène
Christopher Luscombe
Scénographie et costumes
Simon Higlett
Chorégraphie
Amy Share Kissiov
Lumières
Daniele Naldi & Paolo Bonapace
Assistant à la mise en scène
Will Ashford

Solano
Dominick Valdés-Chenes
Watawa
Axelle Saint-Cirel
Wapanacki
Kamohelo Tsotetsi
Talum Hadjo
Meilir Jones
Un marin espagnol
Seamus Brady

Orchestre et chœur du festival de Wexford
Direction musicale
Francesco Cilluffo

O’Reilly Theatre, National Opera House (Wexford), dimanche 19 octobre 2025, 19h30

Ce n’est pas la première fois que le festival de Wexford – fidèle à son ADN, qui consiste à ne programmer que des raretés – invite son public à redécouvrir une œuvre de Frederick Delius (1862-1934). En 2012, A Village Romeo and Juliet avait rencontré un beau succès, tout comme Koanga en 2015. Mais le compositeur britannique reste encore peu joué, surtout en France, alors que l’Allemagne et les pays anglo-saxons programment ses opéras de temps en temps. The Magic Fountain, présenté lors de cette édition 2025, a ceci de particulier que, contrairement aux deux autres opéras déjà cités, il n’a jamais été représenté du vivant du compositeur. Ne trouvant aucun directeur de théâtre pour la programmer, Delius dut laisser sa partition dormir dans un tiroir, jusqu’à ce qu’elle soit finalement donnée à la fin du XXe siècle, d’abord en concert par la BBC en 1977 (l’enregistrement de la BBC est le seul témoignage au disque existant), puis sur une scène à Kiel en 1997, et de nouveau à Glasgow en 1999.

Le deuxième essai opératique du compositeur constitue une œuvre étonnante, dont l’écriture court de 1893 à 1895. Delius rédige lui-même son livret, avec la complicité supposée de son amie Jutta Bell, en s’inspirant de la légende de Juan Ponce de León, conquistador espagnol parti à la recherche de la fontaine de Jouvence. L’action se situe en Floride – région que Delius connait pour y avoir vécu quelques temps dans une plantation d’oranges tenue par ses parents – et se déroule dans un XVIe siècle où s’opposent conquistadors et tribus autochtones.

Solano, le personnage principal de l’opéra, n’est cependant pas un explorateur comme les autres puisque son unique but est d’atteindre la légendaire fontaine de Jouvence. Son équipage est peu enclin à le suivre, mais disparaît avec son navire dans une tempête. Solano, seul survivant, échoue sur une plage. Là, il est découvert par Watawa, une jeune Amérindienne, qui le mène jusqu’à Wapanacki, chef de la tribu. Solano lui confie sa quête, et celui-ci l’envoie consulter le prophète Talum Hadjo. Watawa décide d’accompagner l’étranger jusqu’à la hutte du prophète, perdue au milieu des marécages. Elle nourrit en secret l’intention de tuer Solano, persuadée que sa mort rachètera les souffrances infligées par les hommes blancs à son peuple. Cependant, Talum Hadjo révèle à la jeune femme que l’eau de la fontaine est empoisonnée. Elle renonce alors à agir et choisit de laisser Solano courir lui-même à sa perte. Hélas, l’amour a ses raisons que la raison ne connaît pas : Watawa s’éprend progressivement de Solano. Dans un geste désespéré, elle boit l’eau de la fontaine avant lui et meurt dans ses bras. Désespéré, Solano la suit dans la mort.

Dans ce bref résumé, vous aurez remarqué sans trop d’effort l’empreinte du modèle de Delius, dont il est bien loin de chercher à dissimuler l’influence : l’inévitable Richard Wagner. Le premier acte – introduit, ça ne s’invente pas, par un solo de cor anglais – rappelle le premier acte de Tristan und Isolde, situé lui aussi sur un bateau, accompagné par un chœur de marins. Le désir de vengeance qui anime Watawa évoque celui d’Isolde et le thème de l’anéantissement dans la mort, associé au motif du poison, inscrit tout autant The Magic Fountain dans le sillon tristanesque. L’écriture durchkomponiert et la présence de leitmotivs structurants, quoiqu’en moins grand nombre que chez le compositeur allemand, relèvent tout autant de l’esthétique wagnérienne.

Là où Delius s’écarte véritablement de son modèle, c’est dans son orchestration, parfois plus française que germanique. L’introduction de la scène sur la plage en est l’exemple le plus frappant : un motif lumineux circule de la flûte au hautbois, puis à la clarinette, avec une liquidité toute debussyste. On voit passer également l’ombre de Tchaïkovski dans la tempête et une préfiguration de Strauss dans l’interlude vers la hutte, tout comme dans le magnifique prélude de l’acte III, peut-être le sommet de la partition, véritable paysage sonore aquatique. Un motif récurent construit sur une échelle pentatonique, peut-être associé à la fontaine, surprend par son « exotisme ». De manière générale, la prosodie est plutôt libre et l’harmonie étonne par son mélange de classicisme et de modernité. On s’étonnera moins si l’on sait que Delius a pu entendre les chants des Noirs américains en Floride et que l’influence de formes anciennes de blues et de jazz a pu jouer un grand rôle dans son imaginaire musical.

© Pádraig Grant

Alors que l’enregistrement de la BBC plonge l’œuvre dans un bain post-romantique, Francesco Cilluffo met plutôt en valeur les éléments singuliers et modernes de la partition, donnant presque à entendre une sorte de « musical wagnérien ». Cette impression est bien sûr renforcée par l’usage de la langue anglaise, mais aussi par la grande plasticité et la grande clarté de la direction orchestrale. Certes, les vents sont bien par deux et tous les pupitres de la partition sont représentés, mais l’Orchestre du festival de Wexford ne comprend pas un nombre de cordes suffisant pour donner à l’œuvre une dimension trop imposante et océanique. On pourrait le regretter, mais cela éclaircit vraiment la partition et lui confère une fluidité bienvenue, d’autant plus que les instrumentistes font preuve d’une très belle franchise de timbre.

De son côté, la mise en scène de Christopher Luscombe se démarque aussi par son élégance et sa grande clarté, parti pris qu’on ne peut que louer lorsqu’il s’agit d’une œuvre inconnue. Malheureusement, en ne cherchant pas à se situer au-delà de son sujet, elle expose en même temps toutes les faiblesses du livret : des personnages peu développés, des contrastes un peu artificiels, une précipitation dans le déroulement de l’intrigue qui ne permet pas de rendre crédible le revirement sentimental de Watawa. De même, le dénouement se révèle peu émouvant, puisqu’on n’a pas vraiment eu le temps de s’intéresser au sort des personnages. La question délicate de la représentation des Amérindiens est contournée, puisque le metteur en scène semble retenir le caractère universel de l’intrigue et propose avec Simon Higlett des costumes où se mêlent des influences très diverses, sans ambition documentaire. Ce point de vue a l’intérêt de ne pas jeter The Magic Fountain avec l’eau du bain, dans la mesure où l’œuvre se révèlerait inopérante, voire ringarde, si on l’extrayait du contexte de sa création, imprégné de romantisme et bien loin des questions post-coloniales. En ceci, la scénographie du même Simon Higlett, ainsi que les éclairages toujours impeccables de Daniele Naldi et Paolo Bonapace tirent l’œuvre vers un symbolisme bienvenu : un rideau de lianes vertes à l’avant-scène, baigné de reflets bleutés au troisième acte, s’ouvre finalement sur le tableau de la fontaine de Jouvence, d’une somptuosité plastique indéniable.

Dominick Valdés Chenes & Axelle Saint-Cirel © Pádraig Grant

On est très heureux de retrouver à Wexford la chanteuse française Axelle Saint-Cirel, connue du grand public pour avoir interprété la Marseillaise lors de la cérémonie d’ouverture des JO 2025, mais dont le talent dépasse bien évidemment ce cadre patriotique. Elle donne chair à Watawa, avec une voix de mezzo large, aux reflets cuivrés. Les aigus sont faciles et la présence de l’artiste est magnétique. Si le rôle est esquissé de manière assez elliptique par le compositeur, la chanteuse parvient néanmoins à donner au personnage sa crédibilité, à incarner aussi bien sa rage contre les hommes blancs au premier acte que ses doutes, puis son amour au troisième acte. À ses côtés, Dominick Valdés Chenes est un Solano vaillant, parfois un peu statique scéniquement, mais qui défend avec courage et sincérité ce personnage de rêveur. La voix a des nuances par moments presque barytonnantes, qui donnent au personnage une gravité touchante. Les autres personnages sont plus épisodiques : Kamohelo Tsotetsi campe un Wapanacki d’une calme et d’une autorité souveraine ; Meilir Jones, dans le rôle de Talum Hadjo, est un diseur savoureux, faisant résonner l’anglais avec un relief saisissant ; enfin, Seamus Brady est un marin de grande classe.

Il faut également saluer l’excellent travail du Chœur du festival de Wexford. Dès le premier acte, la scène chorale des marins, l’une des plus belles pages de la partition, séduit par son caractère bien affirmé, à la fois robuste et poétique. Delius y montre une science du contraste et de la prosodie qui évoque toujours autant Wagner que certaines traditions populaires. Les choristes en restituent admirablement l’élan, la clarté rythmique et la densité expressive, tout comme le chœur féminin pendant la scène d’arrivée à la fontaine, miroitant de couleurs.

En sortant de la salle, on se dit que le festival de Wexford demeure toujours fidèle à sa vocation : offrir un espace de rédemption à des œuvres oubliées ou méconnues, sans céder à la facilité du répertoire établi. The Magic Fountain n’est certes pas un chef-d’œuvre absolu, mais l’intelligence musicale et scénique de cette nouvelle production lui confère un beau relief. C’est précisément là que réside l’esprit de Wexford : faire entendre autre chose et rappeler que le répertoire de l’opéra est bien plus vaste que les quelques mêmes titres qui tournent sans cesse dans les maisons d’opéra. C’est ce que prouvera sans doute une fois encore le festival de Wexford l’année prochaine, en fêtant ses 75 ans d’existence ! Une brève sera publiée très prochainement pour rendre compte du programme de cette prochaine édition.

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