Désenchantée !

Une Flûte enchantée - Paris

Par Elisabeth Bouillon | jeu 18 Novembre 2010 | Imprimer
Quand, en 1981, à l’occasion de la création de sa Tragédie de Carmen aux Bouffes du Nord, Peter Brook proclamait sa « haine absolue de cette forme figée » qu’est, d’après lui, le genre opéra, il avait déjà mis en scène, de 1948 à 1957, sept œuvres lyriques, en particulier Les Noces de Figaro. Dès la fin des années cinquante pourtant, il s’était juré d’abandonner définitivement la mise en scène d’opéras, projetant de s’affranchir de l’orchestre et d’adapter à ses convenances les ouvrages qui l’intéressaient. Ce projet l’a conduit à inventer une nouvelle forme, proprement théâtrale. Le dépouillement du spectacle, le condensé de l’action, l’intensité et la fraîcheur du jeu des jeunes interprètes, la présence de l’ensemble instrumental sur scène et la beauté de la partition de Marius Constant qui avait su donner à la musique de Bizet des sonorités nouvelles sans pour autant la déformer, firent le succès de La Tragédie de Carmen. Aujourd’hui, le public reste fidèle à Brook et manifeste toujours autant d’enthousiasme. Pourtant Une Flûte enchantée trahit totalement la partition de Mozart.
 
En effet, Frank Krawczyck, dans son arrangement musical, est très loin d’égaler Marius Constant. Il a beau avoir essayé de « faire quelque chose de mozartien » (la formule est de Peter Brook), il a échoué. De la partition de Mozart, il ne reste que la ligne de chant. L’accompagnement au piano ne pèche pas seulement par son dénuement et son insignifiance - tout particulièrement dans les récitatifs accompagnés, réduits à l’état de squelettes - mais aussi par son mépris de l’écriture mozartienne qui est censée l’inspirer. Une vraie torture ! Le trio Brook/Krawczyck/ Estienne a taillé joyeusement dans les airs et les ensembles - quand il ne les pas supprimés -, sans se préoccuper de la correction des enchaînements harmoniques. Les cadences correctement modulées sont loin d’être la règle ; le plus souvent, les chanteurs doivent trouver seuls leur note d’attaque, dans une tonalité sans aucun rapport avec celle qui précède. Quant aux indications de nuances, elles vont tellement à contresens qu’elles tuent l’expression. De nombreux piani et ritenuti interviennent là où l’action s’emballe et mériterait d’être soutenue, si bien que les effets tombent à plat. Les rubati sont presque systématiques, le jeu perlé et superficiel du pianiste ôte à l’œuvre toute profondeur, et, a fortiori, sa dimension mystique.
 
Le comble de l’ironie, dans tout cela, c’est que Peter Brook crie à tout vent sa fidélité à Mozart : « Mon envie de faire La Flûte correspond à un souci d’être de plus en plus proche de Mozart, selon nos conventions, nos attitudes aux Bouffes du Nord. » Ou encore : « Nous travaillons sans aucun élément de décor mais à partir de la musique, en nous demandant comment parvenir à la faire sentir sans le poids, le côté lourd et solennel d’un grand opéra (c’est nous qui soulignons car c’est la première fois à notre connaissance que La Flûte enchantée est ainsi qualifiée !).Et en l’abordant dans un esprit ludique.» Comme si tout, dans La Flute enchantée, était ludique !
 
Si du moins quelques bribes du merveilleux livret de Schikaneder avaient survécu, nous aurions pu nous y raccrocher. En effet, le prosaïsme navrant, les facilités, le laisser-aller du texte et les constants clins d’œil au public provoquent les rires mais détruisent toute poésie et toute féérie en nous replongeant dans la banalité du quotidien. En fait d’enchantement, on trouve deux ou trois tours de magie (ainsi, la flûte, suspendue à des fils transparents, semble flotter toute seule entre les mains de Tamino). A cela s’ajoute une direction d’acteurs souvent réductrice et l’on sent bien que le travail a reposé sur le principe de l’improvisation car les attitudes et les déplacements de certains chanteurs restent très approximatifs. La Reine de la Nuit est aussi prosaïque que les autres personnages puisqu’elle a perdu ses pouvoirs, comme elle l’explique à sa fille (on la croirait tout droit sortie de la série américaine télévisée Heroes). Quant à Sarastro, il devient un bon père de famille qui pardonne tout à tout le monde et materne Tamino et Pamina pour leur éviter des tracas.
 
Il reste cependant quelques moments enchanteurs où nous nous retrouvons baignés dans l’aura mozartienne (à condition de faire abstraction de l’accompagnement) : ce sont les airs, ou les rares ensembles, quand tout à coup les chanteurs oublient le contexte et s’adonnent tout entier à leur chant. En effet, toutes les voix sont de qualité. Nous aimons tout particulièrement le baryton envoûtant de Thomas Dolié, bien projeté, riche en harmoniques et très personnalisé. Dès qu’il se met à chanter, l’on oublie la trivialité de son Papageno parlé et le personnage féérique de Mozart-Schikaneder se met à exister. Le Tamino d’Adrian Strooper est assez effacé mais son timbre mozartien aux beaux coloris convient au personnage. La voix solaire de Luc Bertin-Hugault, homogène, aux graves chaleureux rend son Sarastro attachant malgré le peu d’envergure conféré au personnage par l’adaptation. Lei Xu frappe dés son apparition sur scène par sa totale implication et son intensité émotionnelle dans le rôle de Pamina. La voix claire, pure, coule de source. Quant à Malia Bendi-Merad, elle possède incontestablement la tessiture de la Reine de la Nuit, vocalise avec sûreté, mais semble particulièrement souffrir de la vision réductrice de son personnage qu’elle ne parvient pas à transcender. Ces cinq jeunes chanteurs si doués sont encore fragiles et leurs voix, trop bridées, deviennent parfois instables. Raphaël Brémard, au beau timbre cuivré et à l’excellente projection, fait preuve de plus de métier et d’assurance dans le rôle de Monostatos. Dima Bawab fait également une bonne prestation en Papagena.
 
C’est bien le chant qui fascine le public des Bouffes du Nord. Nombreux sont les spectateurs qui, adeptes de variété, découvrent pour la première fois les sons miraculeux que peut produire la voix humaine sans le truchement d’un micro. On songe tristement à ce que ces jeunes chanteurs pourraient apporter à l’œuvre de Mozart si la direction musicale était à la hauteur et ne les exposait pas à des dangers permanents, d’autant plus graves que l’ouvrage est programmé jusqu’au 31 décembre à Paris, puis tout au long de l’année prochaine, aux quatre coins de France, d’Europe et du monde. Quant à la partie du public qui ne connaît pas La Flûte enchantée, elle ne mesure pas la différence et croit entendre du Mozart. Cet abus de confiance, nous refusons de le cautionner.
 
 
 
1-   Ce qui ne l’empêcha pas, en 1998, de réaliser avec succès un Don Giovanni au Festival d’Aix en Provence tout en restant fidèle à ses principes. Il est vrai qu’il bénéficiait du soutien de Daniel Harding.
 
 
 

 

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