Deux révolutions et un miracle

Alcina - Vienne (Staatsoper)

Par Maximilien Hondermarck | mer 17 Novembre 2010 | Imprimer

Le public viennois a vécu en ce mois de novembre, sans le savoir peut-être, deux révolutions et un miracle. Depuis toujours imperméable ou presque1 au répertoire baroque, l’Opéra d’État a franchi un grand pas en accueillant en ses murs une nouvelle production d’Alcina de Haendel.

La première révolution est la brèche ouverte dans le sacrosaint répertoire de la maison (qui couvrait à peu de choses près 150 ans de l’histoire lyrique, des grands Mozart jusqu’aux derniers Strauss). La deuxième – plus discrète mais peut-être plus significative de la mutation du Staatsoper depuis l’arrivée de son nouveau directeur – est celle de l’orchestre. Jamais auparavant n’avait été donnée une seule représentation par un autre orchestre que le Philharmonique2 : entretenant avec son public une longue histoire passionnelle, il a pourtant laissé pour quelques soirées la fosse aux Musiciens du Louvre de Marc Minkowski. Et loin de crier au scandale, la salle a poliment accompagné le mouvement, se découvrant une passion nouvelle pour le baroque, répertoire pourtant fièrement ignoré depuis un siècle et demi. C’est à se demander si les Viennois ne seraient pas entrés dans l’ère du « lyriquement correct »…
 
Le plus important n’est pas de savoir si oui ou non l’Opéra de Vienne est rentré dans le rang des maisons d’opéras, si oui ou non il ne sera plus qu’une étape parmi d’autres dans un monde lyrique globalisé, accueillant les mêmes mises en scène et les mêmes artistes. Ce sont des questions qui trouveront leur réponse dans quelques saisons. Le plus important, c’est que l’oreille et l’œil aient été comblés, et qu’un miracle ait pris le nom d’Anja Harteros.
 
Cela a souvent été dit dans nos colonnes, mais il n’est pas vain d’insister : Anja Harteros est l’une des plus précieuses sopranos actuelles, et elle le sera assurément pendant de longues années. Si elle est plus habituée à Verdi (elle a été ovationnée récemment en Desdémone à Paris ou à Berlin) ou à Wagner, elle est chez Haendel la plus parfaite des héroïnes baroques. Furore ou lamenti, voix de lave ou d’oiseau sauvage : tout est parfait, le souffle maîtrisé, l’interprétation intelligente, la virtuosité jamais ostentatoire. Plongée dans la quasi pénombre pour « Ah ! Mio cor ! », elle touche au sublime, mais encore une fois dans une apparente simplicité de moyens. Toute la magie de cette magicienne d’un soir est là : l’élégance d’être humble.
 
A contrario, il y a peu à garder de la prestation de Vesselina Kasarova. On savait ses graves provenant d’un autre monde (au moins lui procurent-ils une vocalité masculine bienvenue dans le rôle travesti de Ruggiero). Mais si le haut-médium est encore à peu près intact, le reste de la voix est manifestement à la peine. Doublée d’une émission hasardeuse et d’expressions faciales plus près de la torture que du charme haendélien, la partie de la mezzo-soprano bulgare s’écoute avec inconfort. Veronica Cangemi déçoit également dans le rôle de Morgana. Dans le (superbe) premier air « O s’apre al riso », on découvre une voix très fragile, peu soutenue. Heureusement, le « Tornami a vagheggiar » est plus séduisant.
 
Il ne manque que la projection à Kristina Hammerström pour devenir une très belle Bradamante : la voix est riche, charnue, mais quel dommage de ne chanter que pour soi-même ! Les deux rôles masculins sont très bien tenus par deux membres de la troupe du Staatsoper : Benjamin Bruns est un solide et honnête Oronte, tandis que Adam Plachetka force le respect par un « Pensa a chi geme » d’une belle profondeur. Enfin, mention spéciale à Alois Mühlbacher, jeune chanteur des Sankt Florianer Sängerknaben, qui à 12 ou 13 ans assure crânement les deux airs qui lui sont réservés.
 
Si Alan Curtis dans un récent et très valable enregistrement avait résisté aux langueurs d’Alcina (voir la critique de Bernard Schreuders), Marc Minkowski y a en comparaison entièrement succombé. Réaffirmant la place centrale des Musiciens du Louvre dans le paysage baroque, le chef français (particulièrement attentif à ses musiciens et à ses chanteurs) sophistique sans intellectualiser. Le résultat est brillant : avec de tels orchestres invités, le public viennois a raison d’acquiescer et d’applaudir le changement !
 
Il faut parler enfin de la mise en scène élégante mais somme toute assez ennuyeuse d’Adrian Noble. Dans une esthétique « revival Marie-Antoinette », perruques et robes flashy en renfort, la direction est malheureusement fort convenue. En réalité, le plus agaçant est de toujours voir Haendel traité selon les mêmes codes : de David McVicar à Robert Carsen, en passant donc aujourd’hui par Adrian Noble, ce sont toujours les mêmes moulures, les mêmes lumières descendant en pluie d’étoiles, les mêmes effets de fumée… Alors, c’est très beau, certes, mais pour le coup terriblement conformiste.
 
 
1 Herbert von Karajan s’était essayé en 1963 au Couronnement de Poppée (avec Sena Jurinac et Gundula Janowitz, dont il est tiré un enregistrement chez Deutsche Grammophon), tandis que Karl Böhm avait dirigé Giulio Cesare dans une version traduite en 1959.
2 Ou plus exactement, de l’Orchestre du Wiener Staatsoper, distinct mais étroitement lié au Philharmonique, puisque les membres du deuxième sont obligatoirement choisis dans les rangs du premier. L’appellation de « Wiener Philharmoniker » est traditionnellement dévolue aux concerts symphoniques, exception faite du Festival de Salzburg, où c’est bien lui qui assure la plupart des représentations d’opéras.
 
 
 

 

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