La création de Lucrezia Borgia à la Scala de Milan, en 1833, avait fait scandale. Adapter une pièce de Victor Hugo – auteur jugé subversif dans l’Italie de l’époque –, refuser tout vernis moralisateur à une héroïne criminelle et incestueuse, plonger l’intrigue dans une noirceur inhabituelle : il n’en fallait pas davantage pour courroucer la censure et déconcerter le public. C’est cette tension sulfureuse que recherche Silvia Paoli dans une mise en scène créée à Tenerife en 2020 et reprise cette saison à Séville. Sa lecture, crue, volontairement dérangeante, fait de l’opéra de Donizetti un manifeste féministe.
Dès l’ouverture, un niveau de lecture supplémentaire apparaît sous la forme d’une petite Lucrezia à laquelle un homme – son père ? – offre un chaperon rouge avant d’enfiler un masque de loup et l’emporter dans ses bras. Si l’on a bien compris, ce viol originel explique la personnalité perverse de la future Borgia, victime avant d’être bourreau, prise au piège d’un système patriarcal dont elle reproduit malgré elle les mécanismes. Le loup, symbole d’un désir masculin oppressif, revient tout au long de l’ouvrage dans un décor d’abattoir aux murs ruisselant de sang, loin des fastes renaissants traditionnels. Cette esthétique compose un laboratoire du pouvoir où tout semble froidement prémédité. Les lieux de fête deviennent des arènes de domination, l’atmosphère générale évoque un milieu mafieux, décadent, ultra-hiérarchisé. Le chœur, masse mouvante et inquiétante, frôle parfois le grotesque : il rappelle que le monde des Borgia est un univers où l’on s’amuse en bord d’abîme, au milieu des cadavres. Dans la même veine démonstrative, Don Alfonso est montré comme un prédateur sadique, enfermant des femmes dans des cages avant de les violenter puis de les abattre. Faut-il poursuivre ? Si l’objet du propos ne fait guère de doute, la réalisation l’illustre maladroitement : trop d’images et trop de mouvements parasitent certaines scènes (l’air de Don Alfonso), tandis que d’autres, paradoxalement, restent trop figées pour atteindre leur but (la fin du prologue). Il n’est pas simple d’attribuer à une œuvre des intentions qui n’ont jamais été les siennes.
© Guillermo Mendo
Marina Rebeka glisse sans dommage sa Lucrezia dans cet univers étouffant, loin de toute caricature de femme fatale ou d’empoisonneuse baroque. La ligne belcantiste, d’une pureté exceptionnelle, se déploie avec une maîtrise souveraine. Chaque phrasé, chaque arc mélodique est soigneusement dessiné. Les aigus, francs et lumineux, sont projetés sans dureté. La technique parfaitement contrôlée sert la vocalise, précise et expressive. Roulades et traits rapides ne versent jamais dans la virtuosité gratuite. La maîtrise du legato fait merveille dans la cantilène, laissant filtrer face à Gennaro, un lyrisme plus tendre, une chaleur retenue qui fissure la froideur apparente du personnage. Dans ces moments, la voix prend un velouté inattendu. L’économie de gestes consacre l’expressivité vocale, de « Com’è bello », interprété avec une délicatesse suspendue entre émerveillement et douleur, jusqu’à une scène finale d’une grande intensité tragique.
Cet accomplissement aurait mérité des partenaires plus aguerris. Ni Krzysztof Bączyk, Don Alfonso privé de noirceur et de mordant, ni Duke Kim, Gennaro fragile et pâle, ne parviennent à se hisser au niveau de la soprano. On retiendra toutefois un duo et un trio à la fin de l’acte I d’une belle vigueur dramatique, et, chez le jeune Borgia, une mort rehaussée de demi-teintes bienvenues. En Orsini, Teresa Iervolino montre un sérieux déficit de de puissance, préjudiciable aux ensembles, malgré de jolies couleurs. Aucun autre comprimario ne s’impose durablement.
La direction de Maurizio Benini s’inscrit dans une esthétique belcantiste assumée : elle privilégie des tempi souples, un soutien constant des lignes vocales, une respiration orchestrale ample laissant aux chanteurs l’espace pour articuler texte et colorature. Cette approche vise moins l’effet spectaculaire que l’élégance formelle, au prix d’un défaut de tension narrative. Les contrastes pourraient être davantage soulignés, notamment au deuxième acte, lorsque les accents joyeux de la fête se heurtent à la prière lugubre des morts.
De cette interprétation musicale et scénique inaboutie, subsiste au tomber de rideau la Lucrezia envoutante de Marina Rebeka, ovationnée debout par le public de la Maestranza.

