Du sang à la une

Aïda - Munich

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 11 Juin 2009 | Imprimer
Giuseppe Verdi (1813-1901)
 
Aïda
Opéra en 4 actes (1871)
livret d’Antonio Ghislanzoni
d’après un scénario d’Auguste Mariette
Marco Vratogna (Amonasro), Giacomo Prestia (Ramfis), Christian Van Horn (le Roi),
Kristin Lewis (Aïda) et Ekaterina Gubanova (Amnéris)
 
Mise en scène : Christof Nel
Scénographie : Jens Kilian
Costumes : Ilse Welter-Fuchs
Eclairages : Olaf Winter
Chorégraphie : Valentí Rocamora i Torà
 
Aïda : Kristin Lewis
Amnéris : Ekaterina Gubanova
Radamès : Stuart Neill
Amonasro : Marco Vratogna
Ramfis : Giacomo Prestia
Le Roi : Christian Van Horn
Un messager : Kenneth Roberson
Une prêtresse : Angela Brower
 
Bayerisches Staatorchester, chœurs et ballet du Bayerischen Staatsoper
Direction : Daniele Gatti
 
Bayerisches Staatsoper, Munich, 11 juin 2009
 

 
Le programme maculé de sang à chaque page ou presque, et l’inscription écrite d’un doigt sanguinolent « Liebst du ? » sur la façade de l’Opéra de Munich, montrent dès avant le spectacle l’orientation générale de cette nouvelle production : ce sera le règne de la violence. Et de fait, ceux qui aimaient le théâtre du Grand Guignol seront ravis : on y trucide gaiement (têtes tranchées au sabre alors que le casse tête eut été plus exact) des hordes de prisonniers, les costumes sont jaspés de sang, et Aïda, à la fin, s’ouvre les veines pour mourir plus vite tant Radamès l’insupporte !
 
Mais à part ça, à quoi a-t-on eu droit ? Côté visuel, les spectateurs des hauteurs ont attrapé le tournis à voir en rotation constante l’énorme machinerie de Jens Kilian, faite de hauts murs blancs, mélange d’évocation archéologique et d’architecture art-déco avec, tout en haut, des rambardes style piscine. Ceux du bas perdent des indications importantes, comme le sang qui coule sur le sol qu’ils ne peuvent voir. Le seul – et important – avantage du système est de permettre une fluidité maximum du spectacle, puisqu’il évite tout changement de décor et donc toute attente entre les actes. Mais il est d’autres solutions. En tous cas, ce décor a permis quelques très rares jolis moments de théâtre : la sortie des seconds trompettistes se dandinant au rythme de la tournette, et Amonasro saisissant de derrière l’angle d’un mur la main de sa fille qui, pour une fois, crie « Cielo ! Mio padre ! » avec quelque raison d’être surprise. L’entrée d’Amnéris dans le temple d’Isis est assez dynamique ; en revanche, le procès vu en direct – avec ses juges encagoulés à la Ku Klux Clan – est certainement moins impressionnant que lorsqu’il est invisible ; de même la scène finale d’Amnéris où le fait qu’elle soit assistée de quatre soubrettes lui fait perdre énormément en force. A part ça, rien de bien original, et même les costumes – également vaguement art déco, parfois japonisants – sont d’une fadeur affligeante et surtout inadaptés à des physiques de chanteurs.
 
Côté acteurs, on déplore une des plus plates représentations d’Aïda qu’il m’ait été donné de voir, tous ayant visiblement été laissés libres d’« interpréter » les personnages à leur guise, le metteur en scène Christof Nel s’intéressant apparemment plus aux masses chorales et aux figurants qu’aux interprètes isolées. Le résultat est particulièrement insipide, et même si Kristin Lewis fait des efforts méritoires (elle remplace Barbara Frittoli qui a préféré venir à Paris chanter le Requiem de Verdi dirigé par Muti), elle n’arrive jamais qu’à évoquer Bess partant au pique nique dans l’île de Kittiwah. Giacomo Prestia est un Ramfis dans la simple tradition du genre, et tous les autres sont d’une médiocrité scénique affligeante. Même les scènes entre Aïda et Amnéris ne prenaient pas, c’est dire ! Mais il faut préciser qu’elles ont lieu en présence continue de toutes les suivantes, muettes et à la fois désaprobatrices et amusées de la scène qui va peut-être enfin les débarasser de la favorite du moment. Quant à Stuart Neill, c’est Bibendum au pays des pharaons, encore que les sculptures d’un pneumatique soient certainement plus expressives que lui ; au retour de sa campagne militaire, il apparaît comme une espèce de gros ours en T-shirt taché de sang. Les ballets ne sont pas mieux, avec par exemple des danses désarticulées de souillons à genoux, cheveux défaits, ou encore un ballet rituel de tuerie de prisonniers.
 
Côté chanteurs, ce n’est guère mieux. C’est tout juste honnête, c’est-à-dire que, hormis un pharaon très médiocre et un Amonasro médiocre, le reste est tout juste bien chanté genre routine de troupe de second ordre. Avec bien sûr une prestation correcte de Giacomo Prestia et de jolies notes par ci par là, tant de la part de Kristin Lewis que de Stuart Neill, remplaçant ce soir au pied levé Salvatore Licitra qui a déclaré forfait après la première (rappelons que c’est Stuart Neill qui avait remplacé dans Don Carlo Giuseppe Filianoti après le limogeage de ce dernier juste avant la soirée d’ouverture de la saison 2008-2009 de la Scala sous la direction du même Daniele Gatti). Mais tous ont beau faire, on n’y croit pas.
 
Alors, à qui la faute ? Si la production elle-même ne fait guère rêver et donc n’a pas dû inspirer ni motiver beaucoup les interprètes, le chef Daniele Gatti – encensé pour son Parsifal à Bayreuth – a une grande part de responsabilité saluée par les huées du poulailler. Direction anarchique, ruptures de tempi fréquentes, désintérêt des êtres humains qui se débatent sur scène (qu’ils se débrouillent, c’est moi qui conduit le bal) ; et pourtant, tempi soutenus ne veut pas dire précipitation et désordre ; par ailleurs, une dynamique trop large, avec des fortissimi soudains et des pianissimi qui suivent aussitôt, imposent aux chanteurs des exercices périlleux. Evidemment, c’est brillant au niveau orchestral, mais pas au niveau vocal ni finesse de l’ensemble ; dans le duo entre Amnéris et Aïda, cette dernière en arrive à perdre une note par ci par là. Mais la fin du deuxième acte est le meilleur exemple de cette incapacité du chef à adapter ses envies aux possibilités de ses interprètes : tempo trop rapide, orchestre beaucoup trop fort, on a envie de se boucher les oreilles, et de toute manière on n’entend plus que les voix féminines des chœurs et celles des rares solistes qui arrivent encore à émerger de la mêlée ; on comprendra dans ces conditions que la fatigue se fasse sentir chez plusieurs premiers rôles, dont certains en arrivent même parfois à détonner. Un bon chef soutient les chanteurs, un mauvais les achève. Prestia était visiblement de ceux qui étaient entrés en lutte avec le chef, chacun essayant d’imposer son rythme à l’autre, au détriment de la musique et du spectacle puisque, dans la scène d’intronisation de Radamès, Ramfis en perdait même la mesure. Quant au dernier duo entre Amnéris et Radamès, il s’est transformé en festival de décibels : moi, je peux chanter plus fort que toi ! Dans de telles conditions, qui pourrait se concentrer pleinement (si tant est qu’il en ait les moyens) sur la construction de l’évolution psychologique d’un personnage tout au long du spectacle ?
 
Heureusement on a quand même eu une excellente grande prêtresse (Angela Brower, qui a repris le rôle au pied levé) et une très belle interprétation des trompettes triomphales, pour une fois bien timbrées et sans couacs d’aucune sorte, ce qui montre (on en arrive à l’oublier) que cela est possible. Maigre consolation dans un spectacle qui ne laisse donc pas un souvenir impérissable, mais qui avec de très grands interprètes pourrait peut-être quand même fonctionner.
 
Jean-Marcel Humbert
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