La Fondation Vuitton fait partie de la cartographie des mélomanes parisiens grâce à sa programmation de musique de chambre. C’était moins le cas de celle des amateurs d’art lyrique. Proposer To be sung, troisième opéra (1994), de format chambriste lui aussi, de Pascal Dusapin fait donc figure d’incongruité séduisante. Réunir Maxime Pascal et Pharrell Williams, le nouveau Directeur Créatif des collections homme de la maison de couture du mécène, finit de flatter la curiosité.
A Lyrical Opera Made by Two de Gertrude Stein fournit la matière au « livret ». On renverra aux précédentes recensions de l’œuvre dans nos colonnes pour une analyse fine de son propos et de ses enjeux mais on s’inscrira en faux sur la valeur audacieuse de To be sung. La composition de Pascal Dusapin en épouse la structure répétitive et entêtante, laisse une juste place au texte du récitant, ici confié à une femme comme pour souligner le saphisme sous-jacent, avant d’ourler les assonances et allitérations de celui-ci dans la vocalité de trois sopranos. Les stases et climax demandés aux interprètes et instrumentistes évoquent dès lors autant de phases du désir, plein et satisfait, fiévreux et inaccompli.
La réussite de la représentation tient justement à la pleine réalisation de cette fonction organique du texte de Stein. Maxime Pascal, aussi vif que caressant, réussit la gageure de conduire la grande complexité de la partition tout en irrigant la « scène » des justes tons et nuances pour colorer les textes, musicaux et littéraires. L’ensemble Le Balcon brille par la qualité de ses solistes tout au long de la soirée. Il en va de même pour les trois sopranos réunies, dont les timbres et formats se complètent dans un envoutant mélange de tutti et de canons. Jenny Daviet, voix claire et légère se détache sans mal et maintient la séduction du timbre par un contrôle du souffle irréprochable. Plus en retrait, Elise Chauvin assure sa partie pivot de toute la rondeur nécessaire quand Norma Nahoun ponctue le trio dans une partie plus basse où la largeur de son timbre onctueux apporte un pendant nécessaire. Florence Darel, en récitante, s’ingénie à déclamer le texte comme s’il était tout à fait sensé, apportant un soupçon de légèreté et de malice.
L’œuvre a été conçue dès l’origine pour être accompagnée d’un pendant visuel. Pharrell Williams conçoit un dispositif qui marie lumières et jets d’eau en un ballet déroutant. Si tous les moments de l’œuvre ne sont pas réussis d’égale manière, l’élément aqueux s’intègre bien dans l’expérience étrangement sensuelle qu’est To be sung.


